Chaque jour de ce temps apportait de ces images frénétiques et nouvelles.

Ce qui faisait l'originalité d'Hippolyte, c'était l'amour et le respect des grands poëtes du XVIe siècle et ce certains du XVIIe. Ses goûts de bibliophile étaient passés dans ses goûts d'homme de lettres. Il trouvait à tout écrivain français un ancêtre, en ce vrai grand siècle. Il donnait à cette passion de retrouver ces gloires anciennes sous les gloires plus modernes tout le charme d'un paradoxe vraisemblable. Le sel et l'agrément de cette langue toute riche l'avaient pris et le tenaient. Toutes ces célébrités, tombées en jachère, lui faisaient sa compagnie d'esprit; et «il vivait, et il couchait, s'il se peut dire, avec elles dans toute la religion d'un cher et pur silence.» Dans les sublimes beautés des Tragiques, beautés que Corneille n'égala pas, il retrouvait un accent du Roi s'amuse. Il révérait les oubliés des anciens siècles comme les pères du nôtre. Là, il avait un arsenal pour la polémique parlée; et il en savait par cœur toutes les armes. En son exclusivisme, aux Boileau il vous répondait par les Régnier; aux Piron par les Scarron et les Saint-Amand; aux Jean-Baptiste Rousseau par les Théophile; aux Delille par les Vauquelin de la Fresnaye; aux Parny, aux Bertin par les Marot, les Saint-Gelais, les Desportes; aux Malherbe par les Ronsard; aux Ducis, aux Chénier par les Alexandre Hardy, les Mairet, les Robert Garnier; aux Voltaire, aux Crébillon par les Cyrano de Bergerac, les du Ryer, les Tristan; aux Racine même il répondait par les Nérée et les Pradon, et aux Corneille par les Rotrou.--Ne s'avisa-t-il pas de rimer toutes ces opinions biscornues en vers libres, de les faire imprimer en façon de canard!

De par saint George et sainte Thècle,

Ce fut un grand passé que le seizième siècle,

et le canard, imprimé chez Beaudoin, rue des Boucheries-Saint-Germain, n'eut-il pas l'idée de vouloir le jeter lui-même et en personne du haut du paradis de l'Odéon!--Au Jean Journet littéraire on eut grand'peine à faire entendre raison. Il ne se rendit que sur cette observation amicale «que cela pourrait mettre le feu au lustre».

Lorsque Hippolyte envoya son volume de vers, les Amours, à ses confrères, les confrères lui répondirent, ceux-ci: «Vous avez du génie», et ceux-là: «Ce n'est pas moi qui suis poëte, c'est vous.» Hippolyte eut la naïveté de ne pas prendre cela pour de l'eau bénite de littérature.

Hippolyte était très-simple.--Longtemps Henry Monnier se donna auprès de lui comme un homme sans relations, désirant se produire; et c'était une comédie charmante, qu'Hippolyte lui proposant de le présenter à deux ou trois pauvres petites célébrités à lui connues.

Deux de ses amis firent d'Hippolyte, l'un le portrait, l'autre la charge en plâtre. Hippolyte dans sa charge n'avait pas un nez. Il avait une trompe. La mère d'Hippolyte mit le portrait d'Hippolyte je ne sais où; et la charge d'Hippolyte sur la cheminée de sa chambre, disant que «c'était mieux son portrait que l'autre».--C'est cette charge qu'un jour, où toute une joyeuse société s'était abattue chez Hippolyte, le diabolique Ourliac fit respirer devant Hippolyte, à une femme évanouie, qui aspirait de confiance.

Hippolyte ne s'habillait comme personne. Il s'habillait comme lui-même pour ainsi parler.--A un bal de noces, on la vit en habit noir, avec un gilet à carreaux rouges, et des gants couleur de chair.--Sur l'observation qu'on lui fit de l'étrangeté d'un pareil gilet en pareille circonstance, Hippolyte boutonna son habit; et ainsi, son gilet passant entre le noir de l'habit et le noir du pantalon, il semblait porter une ceinture de flanelle rose.

Hippolyte avait si fort chanté--de Paris--les purs baumes de l'air, des oiseaux le chant clair, l'herbe qui s'emplit de fleurs et les jeunes moissons qui recouvrent du vallon la gorge encore frileuse; il avait, dis-je, si bien chanté, qu'il lui prit envie d'aller vérifier la nature. Il partit pour Fontainebleau. A Fontainebleau, il alla dans un grand chemin de la forêt. Rien que des arbres de chaque côté. Peur lui vint. Il retourna à la ville, entra dans un cabinet de lecture, et s'attabla à un roman si intéressant qu'il passa trois jours à le lire, et regagna Paris au bout des trois jours, fort édifié, et de plus belle épris des «parfums du ciel» et des «chansons de l'arbre».