Tant de représentations de combats, de luttes corps à corps, de duels héroïques éparpillés dans tout l'oeuvre d'Hokousaï, racontant le passé militaire du Japon, ne satisfaisaient pas le maître. Sur la fin de sa vie, il voulut des albums particuliers consacrés tout entiers à ces hommes de guerre à la fois terribles et doux, dont les ANNALES DU JAPON nous décrivent le type dans ce portrait de Tamoura-maro:
«C'était un homme très bien fait; il avait 5 pieds 8 pouces de haut, sa poitrine était large de 1 pied 2 pouces. Il avait les yeux comme un faucon et la barbe couleur d'or. Quand il était en colère, il effrayait les oiseaux et les animaux par ses regards; mais, lorsqu'il badinait, les enfants et les femmes riaient avec lui.»
Oui, Hokousaï voulut dessiner des albums montrant uniquement ces guerriers armés de sabres au dire des légendes coupant des boeufs en deux, sous des masques de métal, dans des cuirasses, des épaulières, des brassards, des gantelets, des jambières, comme fabriqués sur le moulage du corps et que l'acier le plus souple uni à la soie la plus résistante—et plus tard les pièces articulées, sortant de l'atelier de la famille Miôtchin, —enfermaient dans un vêtement de fer laissant aux membres toute la liberté des mouvements que jamais ne donna l'armure moyenageuse de l'Europe.
Donc en 1835 Hokousaï publia un premier album, bientôt suivi de deux autres, où la mythologie guerrière se mêle à l'histoire batailleuse des premières dynasties de la Chine et du Japon. Ce premier album a pour titre: Wakan Homaré, LES GLOIRES DE LA CHINE ET DU JAPON, et devrait avoir en tête la curieuse préface que Hokousaï a écrite pour l'ILLUSTRATION DES PERSONNAGES DE SOUIKODÉN, et que voici:
«Je trouve que dans toutes les représentations japonaises ou chinoises de la guerre, il manque la force, le mouvement, qui sont les caractères essentiels de ces représentations. Attristé de cette imperfection je me suis brûlé à y remédier et à y apporter ce qui manquait… Il y a indubitablement dans mes dessins des défauts, des excès, mais tout de même mes élèves veulent s'en servir comme modèles.»
Sur la première page des GLOIRES DE LA CHINE ET DU JAPON est un Mars bouddhique, aux cheveux droits sur la tête, aux sourcils et aux moustaches coléreusement retroussés, se détachant d'un grand nimbe dans son armure ornementale.
Puis se succèdent les gravures d'Isanaghi, le premier homme de la terre du Japon tuant Kagoutsouti, le mauvais génie de la contrée; de Foumeitchôja, mettant en fuite le renard à neuf queues; du soldat Sadayo, tout percé de flèches et mourant en enfonçant des deux mains son sabre dans le corps d'un ennemi étendu sous lui; du Dieu du tonnerre s'humiliant devant la hache monstrueuse de Kintoki; de Yorimitsou, qui vient de trancher la tête du géant de la montagne de Ohyéyama: tête qui est en train de retomber et d'aller se ficher sur les cornes du casque du jeune guerrier; de l'intrépide explorateur qui entra le premier dans la grotte du Fouzi-yama et que l'on voit la parcourir la torche à la main; du cavalier Ogouri Hangwan, faisant assembler les quatre pieds de son cheval sur la tablette d'un étroit jeu de go; du général Yoshisada demandant au génie de l'Océan, dans la logette faite par la courbe d'une vague, demandant de retirer la marée pour laisser passer son armée.
Sur la dernière page se voit un peintre qui élève en l'air, d'une seule main, une masse ficelée de rouleaux de sapèques au bout desquels est fiché son pinceau—une allusion d'Hokousaï, je crois bien, à la force qu'il dépense dans ses dessins.
L'année suivante, en 1836, un jour de printemps… mais écoutez Hokousaï lui-même: «Pendant que je profitais d'un beau jour de printemps, dans cette année de tranquillité, pour me chauffer au soleil, j'eus la visite de Souzambo (son éditeur), qui venait me demander de faire quelque chose pour lui. Alors j'ai pensé qu'il ne fallait pas oublier la gloire des armes, surtout quand on vivait en paix et, malgré mon âge qui a dépassé soixante-dix ans, j'ai ramassé du courage pour dessiner les anciens héros qui ont été des modèles de gloire.»
Le livre pour lequel Hokousaï ramasse sa vieille énergie s'appelle Yéhon Sakigaké, LES HÉROS.