Mardi 6 juin.—Ce soir, Mme Daudet me lit quelques notes d'un journal d'impressions, qu'elle rédige depuis trois ans. C'est de la littérature, délicate, aiguisée, raffinée. Au milieu de ces notes, il y a le récit de l'audition de mes trois derniers romans. LA FILLE ELISA, LES FRÈRES ZEMGANNO, LA FAUSTIN. Mme Daudet me lit ce récit, ou plutôt elle le commence, puis s'arrête et ne veut plus lire.

Un martyr que ce jeune Daudet, le martyr du rhumatisme. Toujours des souffrances, et des souffrances qu'il n'endort qu'avec la morphine. Et en dépit des souffrances, une volonté de travail entêtée qui triomphe de tout. Il disait: «Aujourd'hui, malgré tout, j'ai fait ma tâche, oui, mes cinq pages.» Et comme je lui demandais ce que ça fait de lignes, il me répond: «Deux cent cinquante.».

Au dîner un joli mot d'enfant gâté. Le beau, l'adorable Zezé, tout à coup se renversant dans sa petite chaise, jette avec des larmes dans la voix: «Je ne veux plus mâcher… je trouve ça ennuyeux!» Vouloir manger sans se donner de peine, est-ce d'un beau caprice souverain?

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Samedi 10 juin.—Aujourd'hui La Rounat m'a écrit au sujet d'HENRIETTE MARÉCHAL qu'il voudrait reprendre, et j'attends dans le cabinet du secrétaire de l'Odéon.

Une glace de cheminée, avec de chaque côté, fixée au mur, une lampe girandole en fer poli. Sur la cheminée, placés de travers et comme poussés l'un contre l'autre par un amoncellement de papiers, deux vases blancs à dessins bleus, d'un ancien modèle de Marly, et dans lesquels sont en train de mourir deux grandes herbes exotiques à feuilles poussiéreuses. Des meubles recouverts d'une imitation de velours, chargée de fleurs-rosaces, dont le relief pourpre se détache d'une trame d'or: une imitation très mal faite, et flétrie de cette flétrissure particulière au théâtre, et donnant à la laine, à la soie, au coton des ameublements, quelque chose de la pourriture que l'on voit dans les couronnes des cimetières. Le cartonnier de rigueur dans un coin, supportant un échafaudage branlant de boîtes de papier à lettres et d'enveloppes. Au plafond et sur les murs un affreux et triste papier imitant—tout est imitation ici—un cuir naturel, gaufré de petits trèfles, et sur le mur chocolat, dans un cadre une affiche jaune des ENFANTS D'ÉDOUARD, pour la quarante-et-unième soirée littéraire, et à côté une grande et mélancolique aquarelle, représentant Fleuret dans le rôle de Marcasse, offert par le peintre à l'acteur.

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Mercredi 14 juin.

… Il trouvait une triste immobilité aux dessins de son tapis. Il voulait dessus une coloration, un reflet errant. Il allait au Palais-Royal, où il achetait une tortue. Et il était heureux de la promenade sur son tapis, de cette chose vivante et éclairée. Mais au bout de quelques jours, il trouvait le lumineux du chélidonien, un rien triste. Il portait alors sa tortue chez un doreur, et la faisait dorer. Et l'animal—bibelot, à la fois doré et locomobile,—l'égayait beaucoup, jusqu'au moment, où, tout à coup, il lui venait l'idée de faire sertir la tortue par un bijoutier. Alors il faisait incruster sa carapace de topazes. Et il était dans la joie de son imagination, quand la tortue mourait de son incrustation.

L'original, très charmant, très intelligent, très distingué, qui a eu cette idée excentrique, m'est amené aujourd'hui par Hérédia, et s'est d'avance préparé, dans sa toilette, une âme ad hoc, pour la visite.