Nous constatons que l'enfant n'est plus exalté par des récits de bataille, mais remué et intéressé par des descriptions de voyages en ballon, de descentes de plongeurs au fond des océans. En ces temps même, il faut l'avouer, le militaire revêt un aspect prêtant un rien à la moquerie, un aspect légèrement comique, et nous commençons à ressembler aux Athéniens, souriant d'Hercule et de ses héroïques exploits.

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Samedi 9 septembre.—Visite de la maison de l'illustre couturier Worth, à Puteaux. Partout aux murs des assiettes de tous les temps, de tous les pays. Mme Worth dit qu'il y en a 25 000, et partout, jusqu'au dos des chaises, des larmes de cristal. C'est le délire du tesson de porcelaine et du bouchon de carafe.

Le possesseur de ce logis, ressemblant à l'intérieur d'un kaléidoscope, revient, le soir là dedans, incapable de manger, incapable de jouir de son étonnant et coruscant immeuble, migrainé par les odeurs et les senteurs des grandes dames, qu'il a habillées toute la journée.

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Mardi 12 septembre.—Parlant de la bonté de son intérieur, de sa chambre, de son lit, la princesse dit: «C'est moi qui n'étais pas heureuse, quand à Compiègne, on m'a donné le lit du pape… Un lit d'une grandeur, vous ne pouvez en avoir une idée… Pour n'avoir pas froid, j'étais obligée de mettre toute ma garde-robe sur moi».

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Jeudi 14 septembre.—Visite du khédive, le petit-fils de Mehemet-Ali. C'est un Oriental à la barbe rousse, ressemblant à un Théophile Gautier, qui aurait du louche, un rien de strabisme dans le regard. Il joue de la langue française, avec une parfaite connaissance de tous les parisianismes, pimentés d'une certaine gouaillerie sentant le ruisseau. C'est cependant un vieux Turc, un tranquille metteur à l'ombre de ses ministres, qui bonhomise merveilleusement sa pensée, en les euphémismes spirituels d'un parfait civilisé. Seulement, au milieu de sa phraséologie, où il se peint bourgeoisement au temps de sa puissance, comme «un agriculteur, un sucrier», il y a le terrible accent qu'il donne à des phrases, comme celle-ci: «Oui, quand mon oncle a été brûlé!» Là, sans qu'il le veuille, tout à coup dans l'homme européanisé, vibre une intonation du bord du Nil.

Au khédive succède le duc de Ripalda, qui a longtemps voyagé dans les déserts de l'Amérique méridionale, ces déserts d'herbe qui recouvrent un cavalier et son cheval et qui nous entretient du sentiment douloureux d'infériorité, qu'on éprouve dans ces contrées, quand les Européens comparent leurs sens aux sens des Indiens. «Nous, nous sommes des aveugles, disait-il, rappelant un jour que son guide lui signalait à l'horizon, cinq chevaux avec le détail de leurs couleurs, chevaux qu'il ne voyait que quelques minutes après, et encore avec une lorgnette. Et ils entendent comme ils voient, les Indiens!»

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