Il me raconte, très spirituellement, qu'il était le fils d'un petit employé, se saignant des quatre veines pour l'élever, et que malgré ses résolutions de bon fils, malgré un petit memento des sacrifices de ses parents, qu'il écrivait, tous les soirs, pour se forcer à travailler, il était pris d'une paresse, dont il ne pouvait pas absolument s'arracher: une paresse singulière, dans laquelle il passait tout son temps, à suivre le vol des martinets sur le bleu du ciel.
Dans cette contemplation, tombait, un jour, un vers de Virgile, dit tout haut par un camarade: ce vers le touchait, le remuait. Et le voilà tout à coup travaillant, et étant le premier, jusqu'à la fin de ses classes.
Puis le piocheur qu'il était devenu, se préparait à l'École normale, quand quelqu'un le menait aux Italiens: soirée, depuis laquelle Virgile, l'École normale, tout était à vau-l'eau: il était enveloppé de musique et ne pensait qu'à cela.
«Et voyez la providence des apparents malheurs de la vie, ajoutait Lavoix, si je n'avait pas échoué à l'École normale, M. Hippolyte Passy ne m'aurait pas fait entrer chez Sampayo… je n'aurais pas… je n'aurais pas… je n'aurais pas… et à l'heure qu'il est, si je n'étais déjà mort d'ennui, je serais professeur dans quelque localité, loin de tout.»
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Samedi 16 juin.—Le peu de réussite des innombrables projets de l'homme, a quelque chose de commun avec le frai du poisson: sur des millions d'œufs quelques douzaines seulement réussissent.
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Jeudi 21 juin.—Après-midi passé chez Zola, à Médan, avec le ménage Daudet et le ménage Frantz Jourdain. Partie de canot, où Daudet, crânement, renversé sur les avirons, et jetant à la rive des chansons de marin, fait plaisir à voir parmi la jolie ivresse, que lui verse la nature.
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Mardi 26 juin.—Transfusion de nouveaux dans notre vieux dîner de Magny, en train de mourir. Tous hommes politiques, et rien que des hommes politiques. Ce sont Jules Roche, le comte de Rémusat, Ribot, l'orateur à la tête sympathique et distinguée. On s'amuse un moment du beau mot prêté à Hugo, auquel on a fait dire ces jours-ci: «Il est, je crois, temps que je désemplisse le monde.» Puis quelqu'un fait une monographie plaisante des Raspail, où il y aurait un membre préposé au parlementarisme, un autre à la pharmacie, un autre à la prison et aux condamnations de presse.