Vendredi 22 février.—Je lis aujourd'hui le roman japonais: LES FIDÈLES RONINS, et je suis un peu surpris—moi qui jusqu'à présent, ne croyais pas bien violemment à l'existence d'une littérature japonaise—je suis surpris de la rencontre, dans ce livre, de certaines qualités littéraires très remarquables.

Je ne parle pas du sublime de la fausse ivrognerie du chevalier Grosse-Roche, qui pour son rôle de vengeur, se laisse uriner sur la figure, couché, dans le ruisseau, du sublime du suicide de la mère du chevalier Communal,—de ce sublime égal, s'il n'est supérieur à tout le sublime de l'Occident,—je parle de délicates trouvailles, comme la réponse de Mlle Ronce à la déclaration du chevalier Écaille: réponse, que ne laisse pas entendre le chant des oiseaux; et je parle encore de la figure à la fois comique et touchante du chevalier Haie-Rouge: figure, tout aussi heureusement et habilement construite, que les meilleures figures des romans d'aventures d'Alexandre Dumas père.

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Samedi 23 février.—Exposition des dessins du siècle. J'ai des yeux qui ne voient pas uniquement les beautés du XVIIIe siècle, mais qui voient les beautés du siècle passé ainsi que du siècle présent. Et je tiens pour merveilleux et sans précédent les dessins rehaussés de Millet, oui! Mais en même temps je soutiens que le plus admiré de tous les croquetons de Meissonier, tout grand dessinateur incontestable qu'il est, ne pourrait tenir, à côté d'un dessin de Gabriel de Saint-Aubin, par exemple la vignette de l'Intérêt personnel, que justement je regardais chez moi ce matin. Et ici, il n'est pas question de gentillesse, il s'agit de science, de maîtrise. Et les pauvres petites mines de plomb de M. Ingres, est-ce de l'art assez gringalet à côté des préparations de La Tour,—de la préparation Chardin, de la préparation Raynal—qui se trouvent dans la salle du fond. Bracquemond que je trouve à l'exposition et devant lequel je ne peux me tenir, me dit que les préparations de La Tour: C'est des rochers! Eh bien ces rochers-là, je les préfère de beaucoup aux petites machinettes d'un crayon si menu, menu, menu. Mais saperlotte, dans ce genre, le portrait de Mme *** par Regnault est très supérieur.

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Mardi 4 mars.—Liouville, le député de la Meuse, racontait aujourd'hui, qu'il avait découvert à Paris, un marchand de vin—et un marchand de vin de Bar.

Ce marchand qui demeure tout près de Notre-Dame, rue Chanoinesse, je crois a la clientèle de tous les Lorrains de Paris, et surtout d'une colonie de Montmartre, qui se rendent avec leurs femmes et leurs enfants, tous les dimanches, à la Morgue, et se payent après la séance, une ou deux bouteilles de vin paille du pays.

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Lundi 10 mars.—C'est curieux chez un vieux lettré, cette persistance de la satisfaction bête, de se voir imprimé dans un journal. Ce matin, avant sept heures, je descends deux ou trois fois, en panais de chemise, m'assurer si le Gil Blas est dans ma boîte, et si CHÉRIE a fait le feuilleton du numéro.

Puis je me répands, dans Paris, cherchant de l'œil mes affiches, et ma foi escomptant un fort quart de mon roman, je termine la journée par une visite chez Bing, où indépendamment d'une boîte de Ritzouo de 500 francs, j'achète 2 000 francs, un chef-d'œuvre de Korin, une écritoire en laque d'or, où est répandue, couvrant le dessus et le dedans, une jonchée de chrysanthèmes aux fleurs d'or, au feuillage de nacre: un objet d'un goût barbare merveilleusement artistique.