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Jeudi 20 novembre.—Tout le monde des lettres est décidément malade. Belot arrive chez Daudet avec son teint de gros garçon bien portant, et le voilà qui, à table, tire, de la poche de son gilet, des gouttes amères de noix vomique. Car il sort de chez Hardy, qui lui a dit que ses maux d'estomac avaient amené chez lui un gonflement, lui ayant fait remonter le cœur, et lui donnaient le sentiment d'un asthme.

Il veut passer tout l'hiver en Italie… il partira aussitôt qu'il aura de l'argent… il laissera son roman et le reste… et il se décidera tout à coup, comme ça, dans l'heure du réveil… au moment où il fume son premier cigare, et où il se garderait bien de lire une lettre… Oui, le soir, il s'embarquera, à dix heures,—il est très bien avec le chef de gare, qui lui donnera un compartiment pour lui tout seul—et il prendra du chloral… et il dormira jusqu'au matin… et quand il se réveillera… il se réveillera dans du soleil, dans de la gaieté.

À cette perspective, l'homme des colonies se retrouve en Belot, et il y a vraiment en sa personne, un peu de la jouissance sensuelle d'un homme de l'équateur, soudainement jeté dans une contrée de bananiers.

Est-ce curieux? cet homme qui, dans la souffrance, a des sensations distinguées, assaisonnées de remarques et de réflexions presque littéraires, lorsqu'il écrit, est absolument dénué de littérature, et ne se doute pas du tout de ce qui fait la beauté d'un livre.

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————À propos des curieux dessins de costumes, enlevés à la plume et lavés d'une rapide aquarelle par Boquet, pour la confection des costumes de l'ancienne Académie royale de Musique, Nuitter me racontait, que le plus grand nombre de ces dessins avaient autrefois été donnés aux enfants des employés des Menus-Plaisirs, qui s'amusaient à les découper.

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Samedi 29 novembre.—En feuilletant des lettres de ma mère, adressées à ma tante de Courmont, à Rome, et qui me sont communiquées, avec une lettre de mon frère, par la belle-fille de Mme de Courmont, je trouve cette lettre de ma mère, qui me reporte à un morceau ennuyeux et triste et douloureux de ma vie passée, qu'on voulait pousser à des choses, pour lesquelles j'étais bien peu fait.

«Edmond, chère Nephtalie, travaille toujours avec courage chez l'avoué, ce qui me fait un extrême plaisir. Puisse-t-il continuer et se mettre à même d'être, un jour, avocat à la Cour de cassation. Cette carrière est désirable sous tous les rapports, et d'ailleurs que faire, ne voulant pas entrer dans une administration, ce que je conçois bien.»