Une pendule en forme de chalet suisse, de faux meubles de Boule, un service de table en affreuse porcelaine anglaise, représentant des scènes de chasse d'après les dessins de Victor Adam et de Grenier, c'est là, le mobilier de cette résidence japonaise. Autour de la table, la tête un peu sauvage de Matzugata, qui ne parle pas français, la tête souriante et un peu jésuitique de Maéda, la tête hilare d'un jeune Japonais à la figure caricaturale de ces jeunes filles, que sculptent les ivoiriers japonais, puis, la tête d'About, la tête de Pelletan, la tête de Charcot.

Un dîner des plus fins, des plus délicats, avec toutes les recherches européennes de la dernière heure, et débutant par des tartelettes à l'Agnès Sorel.

Le pourquoi ce dîner a été donné, aurait pu fournir un chapitre à Balzac. Un ami à moi, est très énamouré d'une juive de la grande société, désirant posséder un de ces chênes nains de cent cinquante ans, qui tiendrait dans le pot de terre d'un rosier. Le commissaire japonais se refusait à le vendre et voulait le rapporter au Japon. Or, ce dîner en principe était donné à Gambetta, qui devait demander le chêne au dessert, mais il n'a pu venir qu'après dîner. Toutefois la demande avait été faite par lui, et moyennant ce dîner, et peut-être encore la création d'un consulat sur les côtes du Nippon, la carissima de mon ami aura son chêne.

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Mercredi 6 novembre.—Hier, chez Charpentier, les Japonais ont apporté de la cuisine fabriquée par eux, de petites tartelettes de poissons, des gelées blanches et vertes de poissons, et encore un mets dont ils semblent très friands, de petits rouleaux de riz, dans une feuille de plante aquatique grillée: quelque chose à l'aspect d'un boudin blanc dans une enveloppe de boudin noir.

Ce n'est guère bon pour nos palais européens, mais l'on sent dans ces comestibles une cuisine très civilisée, très travailleuse du suc et de l'essence des aliments, et dont les produits donnent aux papilles un tas de petites sensations, délicates, complexes et fugitives. Ce sont des mets et des nourritures ayant le caractère et le format de nos hors-d'œuvre. Du reste, nous ne pouvons être que de mauvais juges de cette cuisine: l'élément gras, étant la base de la cuisine européenne, et l'élément maigre, étant la base de la cuisine japonaise.

Après dîner, deux de ces Japonais, dont l'un est le cuisinier des petits plats que nous avons mangés, se mettent à dessiner sur des morceaux d'étoffe, dans les senteurs fades de l'encre de Chine. Ils sont là, penchés sur le papier, avec une figure qui peine, avec un grand pli à la joue, et l'avancement de leur grosse bouche sérieuse. Ils tiennent leur pinceau entre la première phalange du pouce et l'index, et semblent l'avoir dans la paume de la main.

L'un d'eux dessine trois corbeaux, et c'est vraiment merveilleux de savoir, dans un dessin qui n'a jamais d'enveloppe ni de contour général, réserver les lumières, et d'être fixé d'avance si sûrement sur les places et les valeurs de sa composition. Avec un pinceau écrasé et aux poils presque secs, il rend l'extrémité duveteuse de la plume, de la façon la plus extraordinaire, et modèle, avec des plans dans la demi-teinte, en un gris noyé dans l'eau, le plus savant et le plus moelleux dessin de nature de la poitrine de l'oiseau noir.

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Lundi 11 novembre.—J'avais été plein de sagesse à cette exposition, je n'avais rien acheté, mais là rien, pas même un objet de dix sous. Cependant, à ma première visite j'avais avisé, à la section de la Chine, un objet que je trouvais un des plus beaux du Champ de Mars, un de ces objets à la richesse barbare et précieuse, digne d'une galerie d'Apollon exotique. C'était un très grand vase en jade vert, en forme de balustre, avec sur sa panse, un quadrillé d'or, relevé d'un cloutis de corail, et aux anses formées par des têtes de dragons ayant des yeux de cristal de roche.