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Jeudi 28 novembre.—Aujourd'hui, chez Burty, une curieuse et instructive séance. Le Japonais Watanobé-Seï a fait un dessin, mais non plus, un de ces croquis improvisés au bout du pinceau, mais un grand panneau à l'aquarelle, un kakemono.

Le dessin pour être précieux au Japon, doit être fait sans aucune reprise du trait, sans aucun repentir. On attache même une certaine importance à la rapidité du faire, et le compagnon du peintre a été regarder l'heure à la pendule, quand l'artiste a commencé!

Le peintre japonais était muni, cette fois, d'un morceau de soie gommée presque transparente, se fabriquant seulement au Japon pour cet usage; et la soie était tendue sur un petit cadre en bois blanc. Sauf deux ou trois bâtonnets de couleur de son pays, entre autres une espèce de jaune, couleur de gomme gutte, et du bleu verdâtre, l'artiste se servait de couleurs au miel, de couleurs européennes.

D'abord pour commencer, ce fut au milieu, comme toujours, un bec d'un oiseau devenant un oiseau, puis encore trois autres becs, trois autres oiseaux: le premier grisâtre, le second au ventre blanc, aux ailes vertes; le troisième ayant l'apparence d'une fauvette à tête noire; le quatrième avec du rouge dans le cou d'un rouge-gorge. Il ajouta à la fin, au haut du panneau, un cinquième oiseau, un calfat au bec de corail. Ces cinq oiseaux furent exécutés avec le travail le plus précieux et presque le frou-frou révolté de leurs plumes.

Et c'était charmant de voir notre Japonais travailler, tenant deux pinceaux dans la même main, l'un tout fin et chargé d'une couleur intense et filant le trait, l'autre plus gros et tout aqueux, élargissant la linéature et l'estompant: tout cela avec des prestesses d'escamoteur, debout devant sa petite table aux gobelets.

Sur le fond, laissé complètement vierge, il a mouillé la plus grande partie, réservant, çà et là, des déchiquetures, pareilles à de petits archipels, et dont l'ensemble avait une certaine ressemblance avec une carte du Japon. Le panneau a été un peu séché à la flamme d'un journal, et retiré, lorsqu'il conservait un rien d'humidité dans les parties mouillées.

Alors brutalement, et comme sans souci de la délicatesse de son dessin, il a fait pleuvoir de gros pâtés d'encre de Chine, qui étendus avec un blaireau, ont détaché sur la légère demi-teinte d'un ciel gris, les branchages et les oiseaux enfermés dans une couche de neige, faite miraculeusement par ces espèces d'archipels gardés secs dans le papier.

Puis, quand le panneau a été ainsi préparé, ainsi avancé, ne voilà-t-il pas que notre peintre japonais s'est mis à le laver à grandes eaux, donnant, sur la tête colorée des oiseaux, de petits coups de pouce, amortissant, et ne laissant sur le papier que la vision effacée, de ce qui y était tout à l'heure.

Et le panneau encore une fois remis au feu et retiré mollet, l'artiste indique un tronc tortueux par un large appuiement, mais interrompu, mais cassé, et pique avec la plus grande attention, dans le vide, dans l'effacement, les petites fleurs rouges d'un cognassier du Japon, ne plaçant qu'au dernier moment la valeur noire de son dessin, la tache intense à l'encre de Chine du tronc de l'arbuste.