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Samedi 18 janvier.—Première de l'ASSOMMOIR. Un publique sympathique, applaudisseur, au milieu duquel les inimitiés sourdes n'osent pas se produire. Comme les années changent les générations. Dans un retour triste sur mon frère, je ne peux m'empêcher de dire à Lafontaine, rencontré dans un corridor: «Ce n'est pas le public d'HENRIETTE MARÉCHAL.» Tout est accepté, claqué, et seuls, au dernier tableau, deux ou trois coups de sifflet, timides, peureux: c'est toute la protestation dans l'enthousiasme général.
En sortant de la représentation, Zola nous demande, le nez en point d'interrogation, d'une voix dolente, si la pièce a vraiment réussi. Il a passé toute la représentation, dans le cabinet de Chabrillat, à lire un roman quelconque, trouvé dans sa bibliothèque, n'osant se montrer aux acteurs, que la veille, à la répétition, dit-il, sa mine désolée glaçait.
Nous nous rendons en troupe avec le ménage Daudet, chez Brébant, où Chabrillat a fait préparer un souper pour ses amis et les amis de Zola. Il y a là des gens de toute sorte, le vieux Janvier, l'oculiste Magne, la phalange de Médan.
Et l'on soupe assez gaiement, toutefois avec un fonds d'affairement et de préoccupation du lendemain, au milieu de sorties de Zola et de Chabrillat, allant voir les journalistes qui soupent au-dessous, au milieu de la lecture de fragments d'un grand article, devant paraître le lendemain, au milieu de racontars d'après lesquels un contrôleur aurait envoyé faire f… le préfet de police.
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Mardi 21 janvier.—Bardoux est venu dîner aujourd'hui chez Brébant. Il ne dissimule pas, malgré la victoire du ministère, son peu d'espérance de se maintenir, et là-dessus on ne lui laisse aucune illusion, et on lui recommande de soigner sa sortie.
En s'en allant, il m'appelle pour faire un bout de chemin avec lui. Il me dit qu'hier a été la première attaque du jacobinisme, que le maréchal est parfaitement décidé à s'en aller… puis, dans une animation colère, s'exclame contre la femme de ce temps, contre sa servilité honteuse, et il parle, avec des hoquets de dégoût, des femmes teintes en bleu, faisant la cour à genoux, au Gambetta.
Son emportement apaisé, je lui demande pourquoi il n'a pas décoré Zola? Il me répond qu'il a rencontré une opposition formelle au conseil des ministres. Je lui demande pourquoi il n'a pas fait officier Renan, il me répond que le maréchal n'a pas voulu signer sa nomination. Et à propos de la promotion de Victor Hugo, il m'affirme que c'est le poète qui s'y est opposé, quoiqu'il eût la promesse, qu'une semaine après qu'il aurait été nommé commandeur, il serait fait grand'croix.
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