Mercredi 14 mai.—Chez la princesse, ce soir, Lachaud parlait, en amoureux, de son ancien amour pour Mme Lafarge. Il disait qu'aujourd'hui encore, il avait dans son cabinet un portrait d'elle, au-dessus d'un divan, et que lorsqu'il rentrait fatigué du palais, il faisait une sieste sur ce divan, s'endormant les yeux sur l'image de l'assassine.
* * * * *
Vendredi 16 mai.—Enfin, un jour où je puis me donner la récréation de lire un bouquin pour mon plaisir—récréation rare pour le fabricateur de livres—et le jour est tout gris, tout pluvieux, vraiment fait pour la lecture. Je me plonge dans un voyage au Zambèze, dans un voyage au milieu du pays des lions, là, où l'on en rencontre des troupes de trente, marchant à la queue-leu-leu. Toute la journée, je suis à l'émotion de leurs rugissements au bord des grands fleuves, et le soir, me rappelant tout à coup, que Burty fait une conférence sur mes dessins à l'École des Beaux-Arts, le quai Malaquais m'apparaît lointain, lointain, comme si j'étais au fond de l'Afrique,—et je reste au Zambèze.
* * * * *
Dimanche 18 mai.—Cette fois, j'avais cru que la nature de mon livre, ma vieillesse même, désarmeraient la critique. Mais non, c'est un éreintement sur toute la ligne. Barbey d'Aurevilly, Pontmartin, etc., ont déclaré les FRÈRES ZEMGANNO un livre détestable.
Pas un de ces critiques ne semble s'apercevoir de l'originale chose essayée par moi dans ce livre, de la tentative faite pour émouvoir avec autre chose que l'amour, enfin de la substitution dans un roman d'un intérêt autre, que celui employé depuis le commencement du monde.
Allons, je serais attaqué et nié jusqu'au jour de ma mort, et même peut-être quelques années après. Au fond, il faut l'avouer, ça fait, en mon par dedans, une espèce de tristesse qui se traduit par un cassement de bras et de jambes, une fatigue physique qui a le désir et le besoin de dormir.
* * * * *
Mardi 20 mai.—Les choses et les hasards de la vie sont bizarres. Aujourd'hui, sur quoi est-ce que je tombe, en passant, devant mes dessins exposés aux Beaux-Arts, sur une entrevue de mariage entre le cousin Marin, que je croyais à Bar-sur-Seine et une demoiselle ***.
* * * * *