————Un croquis. Dans leur cage de cristal, avec leurs cravates noires, leurs cols de petits garçons, la délicate coquille de leurs oreilles, l'échafaudage de leurs cheveux torsadés, elles font très bien les caissières de M. Noël. On ne les voit, ces demoiselles, que de profil, et encore de profil perdu, et dans le plongeon que fait le torse de la première, pour une conversation, à voix basse, avec un sommelier, aux favoris diplomatiques, on aperçoit la plume de fer de la seconde courir sur les additions, avec le sautillement de doigts qui broderaient au tambour.

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————-J'entendais, l'autre jour, un marchand de vin, d'un ton mi-triomphant, mi-gouailleur, jeter à un cocher, auquel il apportait une consommation sur son siège: «Maintenant, mon vieux, tout est permis, tu peux faire tout ce qui te fait plaisir!» C'était, dans la bouche du marchand de vin, le nouveau catéchisme prêché aux classes inférieures, pour l'embêtement des classes supérieures.

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Jeudi 31 juillet.—Quelqu'un disait, en parlant du pullulement de la vie à Cayenne: «La vase est là, de l'être.»

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Vendredi 1er août.—Pierre Gavarni, qui depuis une quinzaine de jours travaille en compagnie de sa femme, de son fils, d'une bonne, à une étude du champ de course d'Auteuil, étude qu'il dépose chez moi, m'a demandé de venir dîner, avant son départ pour Trachaussade.

A huit heures moins le quart, apparaît Gavarni, avec son doux et tranquille air de somnambule. Il déroule lentement un long rouleau de papier, dont il tire, avec toutes sortes de précautions, trois flèches japonaises, et il me confesse qu'il tire de l'arc, et commence une dissertation sur la différence de l'arc du nord et l'arc japonais, dont le lancement se fait tout en bas, pour obtenir, suppose-t-il, une hausse.

Après dîner, je tombe sur un petit album de Gavarni, où il a cherché à rendre les penchements de côté et en avant des jockeys, dans la rapidité d'une course: «Tiens, dit-il, regarde ça, c'est curieux, j'ai relevé, un matin, dans une allée de course à Chantilly, une piste,—et il me fait voir un petit losange se resserrant et obliquant jusqu'à une ligne, formée de points qui ferait croire, qu'à la fin le cheval ne court plus que sur un pied: «C'est drôle, n'est-ce pas? et je n'y comprends rien, mais c'était comme ça… Il y a un moment dans le galop, où le pied gauche ne laissait plus de trace, ne laissait que cette petite marque presque invisible.»

Et voilà l'original garçon, qui se met à parler du galop du cheval, avec une grande science, des aperçus nouveaux, des divagations amusantes, tout en me faisant passer sous les yeux des croquetons, où il s'est essayé à saisir la réalité du galop: «C'est le diable, vois-tu, cette jambe est vraie, et elle paraît bête, c'est juste et ça semble faux. Au fond dans les tableaux hippiques, il y a une convention pour le galop… On fait tous les chevaux galopants maintenant, à l'image de Pégase, les quatre pieds dans l'air, et le dévorant… et jamais le galop, à moins d'un éloignement infini, ne se présente ainsi… Enfin c'est la mode moderne… Le curieux, tu connais les bas-reliefs du Parthénon, eh bien, je les ai étudiés à fond, c'est extraordinairement juste… bien plus juste que tous les Horace Vernet du monde… Il y a là dedans une volte d'un cheval sur ses pieds de derrière… c'est d'une rouerie… Oui, dans ces bas-reliefs, c'est tout le contraire, du galop contemporain… toujours les deux jambes de derrière sont ramassées sous l'arrière-train… pourquoi cela?… pourquoi cela?… Je me creuse la tête… est-ce que cela tiendrait simplement à l'étroitesse du compartiment, au peu de place, donnée à la composition de l'artiste?»