Il part pour son pays, cette fois, travaillé par un sentiment assez étrange d'incertitude, sentiment, dit-il, qu'il a éprouvé dans sa première jeunesse, en une traversée de la Baltique, où le bâtiment était complètement entouré de brouillard, et où il n'eut pour compagnon, qu'une singesse, enchaînée sur le pont.

Puis, pendant que nous sommes encore seuls, il se met à parler de la vie qu'il va mener dans six semaines, de son habitation, de la soupe à la poule, l'unique plat que sait faire son cuisinier, et des conférences qu'il a sur un petit balcon, presque au ras de terre, avec les paysans, ses voisins.

En délicat observateur et fin comédien, il me donne la représentation des trois couches de la génération actuelle: les vieux paysans, dont il imite le parler sonore et vide, et composé de monosyllabes et d'adverbes qui ne concluent jamais; les fils de ces paysans à la parole avocassière et belle-diseuse; les petits-fils, la couche silencieuse, diplomatique, et souverainement destructive. Et comme je lui dis que ces colloques doivent l'ennuyer il me répond que non, et que c'est très curieux, ce que l'on tire parfois de ces gens sans instruction, et dont la tête sans cesse travaille dans la solitude et le recueillement.

Zola entre, appuyé sur une canne, se plaignant d'une douleur rhumatismale dans la cuisse. Il nous confesse, qu'à la publication de son roman dans le Voltaire, l'écriture de la chose lui a paru détestable, et que pris d'un accès de purisme, il s'est mis à le récrire complètement, en sorte, qu'après avoir travaillé, toute la matinée, à la composition de ce qui n'était pas fait, il passait toute la soirée, à reprendre et à retravailler son feuilleton. Et ce travail l'a tué, absolument tué.

Enfin Daudet arrive avec son succès de la veille, au Vaudeville, sur la figure, et l'on se met à table, au milieu de cette phrase de Zola, qui revient comme un refrain: «Décidément, je crois que je vais être obligé de changer mon procédé!… il me paraît usé… diantrement usé!…»

Le dîner a commencé gaiement, mais voici que Tourguéneff parle d'une constriction du cœur, survenue la nuit, il y a quelques jours, constriction mêlée à une grande tache brune, sur le mur en face de son lit, et qui dans un cauchemar, où il se trouvait moitié éveillé, moitié dormant, était la Mort.

Alors Zola d'énumérer les phénomènes morbides, qui lui donnent la peur de ne pouvoir jamais finir les onze volumes, lui restant à écrire. Et Daudet de s'écrier: «Moi, ça été huit jours une plénitude de la vie, pendant laquelle j'aurais embrassé les arbres… Puis, une nuit, sans avertissement, sans douleur, je me suis senti quelque chose de fade et de gluant dans la bouche—et il fait le geste d'en retirer une limace—et après ce caillot, trois fois des flots de sang qui ont rempli mon lit… Oui, c'était une déchirure du poumon… et depuis ce temps je ne puis cracher dans mon mouchoir, sans regarder s'il n'y a pas de ce sacré sang!»

Et chacun, tour à tour, conte les hantises de la mort près de son individu.

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Mardi 10 février.—Un drôle de corps que ce Doré. Ce soir, chez Sichel, après dîner, il fait des tours à la Houdin, joue du violon, se livre à un tas de pitreries, entremêlées de phrases bourbeuses d'esthétique. Il ne dit qu'une chose juste: c'est que l'illustration n'est amusante pour un artiste, qu'avec les génies du passé, qui écrivent: «Il entra dans un bois sombre, où il arriva devant un palais, dont les murs semblaient de diamant.»