Ces temps-ci, après vingt-cinq ans de séparation, j'ai revu, mon cousin, le marquis de Villedeuil, le cousin avec lequel mon frère et moi, nous avons fait nos débuts littéraires, le cousin qui a mangé 800 000 francs en deux ans… Ah! depuis la fondation de l'Éclair et du Paris, il a fait bien des métiers, et bien des milliers de lieues sur le globe. Il a élevé une sucrerie près de l'Escurial, il a construit des chemins de fer dans le Maroc, posé des télégraphes dans l'Amérique méridionale. Et de cette vie de voyage, de ces compagnonnages avec des êtres de toutes sortes, de ces lectures économiques, statistiques, sociales, dans une existence où n'existe pas le besoin du sommeil, il est sorti un tout autre garçon, que celui que j'ai connu. Oui, il m'apparaît comme un de ces raisonneurs, à la fois profonds et légers de Balzac, donnant à ce qu'il dit—et ce qui ne m'avait jamais intéressé chez les autres,—un intérêt de roman.

Aujourd'hui il est entré chez moi, en disant: «C'est curieux maintenant, quand une affaire est faite avec un banquier, ce n'est pas fait avec son argent, mais avec l'argent d'un autre, qu'il se met à chercher…» Et le voilà, sauf le temps d'un rapide dîner, jusqu'à onze heures, toujours en marche, parlant de la puissance intelligentielle des gens qui ne savent ni lire ni écrire; parlant de la virtualité des révolutionnaires espagnols, complètement détruite par les cabinets des restaurants de Paris, et qu'il compare aux sauvages, ne prenant des civilisés que l'eau-de-vie; parlant du travail idéologiste des socialistes, complètement arrêté en 1848, par la bêtise des radicaux, dont toute la politique est rapetissée à manger du prêtre, etc., etc.

Il s'arrête un moment, et avec un petit rire sarcastique, qui a l'air de moquer tout ce qui sort d'original de sa bouche, il s'écrie: «Oui cela, je veux le dire dans un livre, qui, sur la constitution des sociétés, serait, toute distance gardée, ce qu'est le livre de Laplace, sur la constitution du ciel!»

Et il remarche, jetant des phrases comme celle-ci: «Enfin nous sommes dans un monde tout nouveau, où toutes les conditions de l'existence sont changées, sans qu'on ait l'air de s'en apercevoir… Autrefois un ouvrier chaudronnier gagnait 6 francs par jour… Il pouvait mettre 3 francs de côté… Donc au bout de cinq ans, il avait 5 000 francs et pouvait se faire maître chaudronnier… Aujourd'hui il faut 800000 francs pour établir un chaudron… donc il n'y a plus moyen pour le peuple de sortir du peuple… et le peuple ne veut pas rester peuple… Savez-vous avec quelle somme s'est fondée, sous Louis-Philippe, la plus grande fabrique de produits chimiques… Chabrol vous l'apprend… avec 60 000 francs… Allez maintenant chez Salleron, il vous demandera 15 000 francs pour une cheminée… un fourneau sans luxe, c'est une affaire de 50 000 francs… Et tout comme cela… une confiserie se fonde avec un capital de 1 200 000 francs… une épicerie, vous connaissez la maison Potin?»

Et toujours marchant d'un bout de la chambre à l'autre, il parle de la population qui a augmenté d'un quart, pendant que le capital quadruplait; du temps prochain, où le capital sera l'esclave du travail; de la phrase de Cambon: «Il faut écraser ces morpions!» etc., etc.

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Vendredi 27 août.—Aujourd'hui, au milieu d'une forte migraine, la FAUSTIN a fait tout à coup irruption dans ma cervelle, avec accompagnement de fièvre littéraire.

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————Peindre quelque part la nervosité d'une héritière d'une grande famille, donnant des leçons de piano à une jeune fille de la bourgeoisie, pendant qu'elle a sous les yeux, de l'autre côté de la rue, l'ancien hôtel de sa famille.

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