Vendredi 22 février.—Bardoux, à la table des Charpentier, racontait un curieux dîner fait chez Axenfeld.
On s'était un peu grisé, et l'ivresse de tous s'entretenait de l'incertitude de la mort qui attendait chacun. Axenfeld déjà souffrant, d'abord silencieux, se levant tout à coup et dominant les paroles tumultueusement confuses: «Moi, s'écriait-il, je mourrai du cerveau»,—et il se mettait à raconter sa mort, telle qu'elle arriva. Se tournant vers son voisin de droite, et le regardant avec l'œil perçant et profond des grands diagnostiqueurs, il lui disait: «Toi, tu mourras de ça, et comme ça,» lui détaillant longuement et presque méchamment, les souffrances de sa fin. Puis se retournant vers son voisin de gauche, il lui prophétisait, dans un épouvantable récit, sa mort.
Les dîneurs étaient dégrisés.
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Samedi 23 février.—Je dîne chez de Nittis, qui, la semaine dernière, est venu voir mes dessins.
C'est le petit hôtel, le domestique en cravate blanche, l'appartement au confort anglais, où l'artiste se révèle par quelque japonaiserie d'une fantaisie ou d'une couleur admirablement exotique. Et de Nittis a chez lui des foukousa qui font les plus claires et les plus gaies taches aux murs. Il y a entre autres des grues d'une calligraphie baroque sur un fond rose groseille, une vraie joie des yeux.
On dîne: un dîner, commençant par un macaroni, que de Nittis cuisine lui-même, en sa qualité de Napolitain, et finissant par un pudding anglais. Sa femme, une petite femme à la tenue modeste, réservée, avec quelque chose de fin, de futé, de scrutateur dans la physionomie, en même temps que de délicatement souffreteux, et qu'elle doit à une fièvre intermittente gagnée, dit-elle, en posant pour son mari près du Vésuve.
Il est arrivé quelques personnes de tous les mondes, qui, le dîner fini, ont pris place autour de la table. C'est Marsaud, l'homme qui met sa signature sur les billets de banque, et qui semble, sous son noir faux toupet, une figure allégorique de l'implacabilité de l'Argent. Et cet homme, aux sourcils blancs sur des plaques rouges, aux lèvres minces, à la figure presque cruelle, parle avec une voix amoureuse, une bouche humide, d'un petit paysage tout frais, d'un Harpignies qu'il a vu à une exposition, le matin, et qu'il a l'air de convoiter, comme un vieux a envie d'une pucelle.
On s'est levé de table. Mais qui racle une guitare? C'est un des convives. C'est Pagans chantant une romance d'amour du XVIIe siècle, une vraie romance des chansons de La Borde, puis une vieille chanson d'amour arabe, finissant par une plainte, une espèce d'ululement, qui vous met un petit frisson derrière la nuque, et fait paraître la pauvre plainte amoureuse française, d'une sentimentalité bien bêtote.
Nittis a chez lui des vues de Paris, enlevées au pastel, qui m'enchantent. C'est l'air brouillardeux de Paris, c'est le gris de son pavé, c'est la silhouette diffuse de passant.