Aussi, après le premier étonnement de ces paroles, lui tombant à l'improviste sur la tête ainsi que des soufflets, le mouvement instinctif de la rageuse Élisa fut-il de se précipiter sur la grosse femme, que la peur faisait tomber de sa chaise, pendant qu'Élisa roulait sur son corps dans une violente attaque de nerfs.
Après deux heures de soins, de tapes dans les mains, d'aspersions de vinaigre des quatre-voleurs, Élisa revenue à elle, au milieu d'un flot de paroles, dont les notes irritées étaient mouillées de larmes, déclarait qu'elle ne resterait pas une minute de plus dans un endroit où on la traitait ainsi. Elle grimpait dans sa chambre, commençait à trier ses affaires de celles de la maison, les entassait pêle-mêle dans sa malle de bois au couvercle de poil de sanglier.
XVII
Monsieur, très-désagréablement surpris de se voir quitter par le premier sujet de son établissement, sa casquette à la main, montait prier Élisa de ne point s'en aller. Quelques instants après, apparaissait Madame suant et soufflant, suivie de toutes les filles de la maison, qui, derrière elle, les unes portant une porcelaine, les autres un bouquet, faisaient, avec des figures de circonstance, dans l'escalier en spirale, une longue et théâtrale procession. La grosse femme, en pleurnichant, disait qu'elle était bien malheureuse, s'excusait sur le chagrin qui la rendait «quasiment folle,» puis elle poussait dans les bras d'Élisa ses sept femmes, qui tour à tour embrassaient leur compagne, cherchant à la retenir avec des caresses, avec des mots d'amitié, avec la désolation de commande peinte sur leurs visages, avec le petit cadeau qu'elles tournaient entre leurs doigts bêtes. Élisa demeurait inébranlable. Elle était la volonté entêtée qui ne revient jamais sur une décision de sa colère, et, selon son expression, elle aurait mieux aimé «se faire piler» que de céder. Tout ce que pouvait obtenir le choeur suppliant, répandu dans la chambre, sur le palier, sur les marches de l'escalier,—encore avec bien de la peine et en faisant appel à la pitié d'Élisa pour le mourant, c'était la concession d'une ou deux semaines.
Il y avait longtemps que plus rien n'attachait Élisa à la maison; même, depuis quelques jours, la conception vague d'une résolution bizarre et généreuse la poussait vers la porte. Dans l'enfoncement de sa pensée parmi les romans du cabinet de lecture de Bourlemont, dans cette existence cérébrale pendant des mois, en plein milieu d'actes d'héroïsme et de dévouement, Élisa s'était sentie mordue du désir d'accomplir des actions se rapprochant de celles qu'elle avait lues, et un besoin impérieux de se dévouer à sa façon tourmentait son coeur de fille.
Son imagination appelait, pour lui offrir l'hommage et le sacrifice de sa vie, un homme se montrant à elle, dans l'émouvant cortége des dangers, des périls, des luttes mortelles, au milieu desquels elle voyait marcher ses Palicares. Alors, un soir, était tombé dans sa chambre un commis-voyageur, qui déposait sur sa table de nuit des pistolets, un poignard, tout un arsenal de guerre. Les paroles de cet homme ne racontaient que des prises d'armes, des tueries d'émeutes, des scènes sanglantes de nature à donner la chair de poule à une femme. À la lueur de la bougie, placée derrière sa carte de visite, le commis-voyageur faisait voir à Élisa un bonnet de la liberté dans un triangle égalitaire. Il prononçait, à voix basse, le nom d'une redoutable société secrète travaillant dans l'ombre à renverser le gouvernement. L'inquiétude de son corps, le coup d'oeil furtif et circulaire de ses yeux disaient le conspirateur traqué par la police, craignant à tout moment de voir jaillir un agent d'un placard. Avant de se coucher, il roulait la commode devant la porte. Il avait demandé du champagne; quand il fut gris, il commençait à s'apitoyer sur sa jeunesse, sur la courte vie que devait, hélas! bientôt terminer la guillotine ou le peloton d'exécution. Par cette mort qu'il tenait suspendue sur sa tête, par ce passé d'affiliations ténébreuses, par le prestige mystérieux sur le peuple, de ce mot: «membre de la Marianne» ce commis-voyageur semblait l'homme dépêché par la Fatalité pour s'emparer de l'intérêt romanesque de la misérable femme. C'était, en chair et en os, le héros évoqué par les rêves d'Élisa.
Quelques jours après la scène avec Madame, le commis-voyageur, qui avait achevé sa tournée de Bourlemont, venait faire ses adieux à la fille. Élisa lui demandait dans quelle ville il allait, et quel jour il y serait.
Au jour dit, dans la ville qu'il avait nommée, le commis-voyageur arrivant du chemin de fer, son sac de nuit à la main, à l'heure où s'allumaient les réverbères, fut très-étonné de voir s'avancer à sa rencontre, tout en battant le pavé, une femme qui était Élisa.
—Toi ici!
—Ne m'avais-tu pas dit que tu y serais aujourd'hui?