La sortie d'Élisa avait lieu, quand elle pouvait l'obtenir, en ces commencements de nuits parisiennes, où le pâle faîte des maisons se perd dans l'azur décoloré d'un ciel resserré entre deux toits, tout au haut duquel tremblotte une petite étoile.
Le plus souvent, Élisa était dehors, en des heures reculées, qui n'ont pour lumière, dans le lointain endormi et le ciel enténébré, que les rondes lanternes des hôtels où on loge à la nuit. Bientôt les passants se faisaient rares. Dans la rue il n'y avait plus, et encore de temps en temps, qu'un ivrogne attardé qui pissait contre la palissade en parlant tout haut. L'une après l'autre les boutiques s'étaient éteintes, puis fermées; seule la lueur d'un quinquet chez le coiffeur mettait un rayonnement trouble dans les vieux pots de pommade de la devanture, montrant, sous un éclairage fantastique, deux petits bustes. Sur un commencement de gilet rose et sur une cravate bleu de ciel, riait une tête de négrillon, aux cheveux crépus, sous un chapeau gris, un chapeau joujou, et le négrillon avait comme pendant, sous un autre petit chapeau, mais noir, un joli jeune homme aux cheveux blonds frisés, en cravate blanche attachée par une broche, avec de petites moustaches sur le bois colorié de sa figure. Ainsi que les choses lumineuses dans l'obscurité prennent, forcent le regard, les deux petits bustes, chaque fois que passait devant eux Élisa, arrêtaient la promeneuse, et la retenaient de longs instants, pendant lesquels, dans la fatigue de ce manège sur place, dans l'ahurissement de cette promenade toujours allante et revenante, ses yeux, sans la conscience de ce qu'ils regardaient, contemplaient stupidement les deux poupées macabres.
Soudain Élisa, donnant un coup de plat de main sur sa jupe, se redressant, relevant la tête, reprenait un moment sa marche, qui, sur le pavé gras, sur le pavé mouillé de toutes les lavures des boutiques, perdait bientôt son impudique élasticité, et devenait lente, paresseuse, traînarde.
Enfin le coiffeur couché, la rue déserte, Élisa continuait à aller et à venir, en compagnie de son ombre, mettant un peu derrière elle, sur les affiches blanches de la palissade frappée par le réverbère, la lamentable caricature de la prostituée battant son quart dans la nuit solitaire.
XXI
—Mon enfant, vous êtes à l'amende!
C'était Madame qui, pendant le dîner, faisant le tour de la table et passant la main dans le dos d'Élisa, la surprenait sans son corset.
La semaine suivante, il y avait une nouvelle amende prononcée contre Élisa par Madame, qui affichait la plus grande rigidité au sujet de la tenue de ses femmes, et une autre semaine encore, une autre amende: si bien qu'Élisa désertait la maison au bout de deux mois, et allait dans la maison de la rue voisine. Là, presque aussitôt, une dispute avec une camarade la faisait quitter le bazar. Elle changeait de nouveau, ressortait d'une construction aux plâtres mal essuyés, dont elle emportait une «fraîcheur». Elle ne demeurait guère plus dans un établissement, où elle ne voulait pas permettre au «lanternier» de s'immiscer dans ses affaires. Et pour un motif légitime ou absurde, pour une raison quelconque, la plupart du temps pour un rien, et sous le prétexte le plus futile, elle abandonnait brusquement les murs au milieu desquels elle vivait depuis quelques semaines, transportant sa petite malle et son humeur voyageuse à deux ou trois portes de là. Pendant l'espace d'un petit nombre d'années, Élisa faisait ainsi les maisons des rues, qu'un ancien livre nomme «des rues chaudes», les maisons de la rue Bourbon-Villeneuve, de la rue Notre-Dame de Recouvrance, de la rue de la Lune, du passage du Caire, de la rue des Filles-Dieu, de la rue du Petit-Carreau, de la rue Saint-Sauveur, de la rue Marie-Stuart, de la rue Françoise, de la rue Mauconseil, de la rue Pavée-Saint-Sauveur, de la rue Thévenot, puis les maisons de la rue du Chantre, de la rue des Poulies, de la rue de la Sonnerie, de la rue de la Limace;—toutes les obscures et abjectes demeures de ces deux quartiers du coeur industriel de la capitale, formant, il y a une trentaine d'années, le quatrième et le sixième lot de la prostitution non clandestine de Paris.
En ce besoin inquiet de changement, en cet incessant dégoût du lieu habité et des gens déjà pratiqués, en cette perpétuelle et lunatique envie de nouveaux visages, de nouvelles compagnes, de nouveaux milieux, Élisa obéissait à cette loi, qui pousse d'un domicile à un domicile, d'un gîte à un gîte, d'un antre à un antre, d'un lupanar à un lupanar, la prostituée toujours en quête d'un mieux qu'elle ne trouve pas plus que l'apaisement de cette mobilité, ne permettant à son existence circulante que de stationner le temps de s'asseoir, sous le même toit.