La nuit s'avançait cependant. Les tables peu à peu se vidaient. De temps en temps, un soldat, un peu moins ivre que son camarade, l'empoignait à bras le corps, l'arrachait de sa place avec une amitié brutale, et passait la porte en se battant avec lui.
Minuit enfin! Les volets se fermaient, le gaz de la salle était éteint. Il ne restait d'allumé que le lustre du fond, sous la lumière duquel, poussés et soutenus par les femmes qui leur tenaient compagnie, se serraient deux ou trois ivrognes indéracinables, bientôt rejoints par des noctambules de barrières, qu'introduisait à toute heure la sonnette de nuit.
Alors dans les ténèbres emplissant la salle du café, près la porte du jour, dans une obscurité épaisse de la fumée du tabac et des molécules de la suante humanité renfermée là toute la soirée, on voyait les femmes avec des mouvements endormis, ayant et l'affaissement et la couleur grisâtre d'un battement d'aile de chauve-souris blessée, s'envelopper de tartans, de vieux châles, de la première loque qui leur tombait sous la main, cherchant les banquettes aux pieds desquelles il y avait moins de crachats. Là-dessus elles s'allongeaient inertes, brisées, épandues, ainsi que des paquets de linge fripé, dans lesquels il y aurait la déformation d'un corps qui ne serait plus vivant. Aussitôt, elles s'endormaient, et, endormies, étaient, de temps en temps, réveillées par leurs propres ronflements. Un moment retirées de leurs troubles rêves, elles se soulevaient sur le coude, regardaient stupides.
Dans le cadre lumineux du fond, sous les trois Grâces en zinc doré du calorifère, des pochards gesticulaient entre deux ou trois de leurs compagnes, assises sur des chaises à califourchon, sommeillant la tête posée sur le dossier, les jupes remontées jusqu'à mi-cuisses.
Se ressouvenant, les dormeuses retombaient sur la banquette, et là passaient la nuit jusqu'au jour, jusqu'à quatre heures du matin, où elles allaient se coucher dans leurs lits.
XXV
Cette vie nocturne, cette vie éreintante, cette vie prodigue de son corps, Élisa la préféra, tout de suite, à la tranquillité épicière, à la claustration monotone, au train-train bonasse des établissements affectés aux pékins. Dans la fadeur d'une existence en maison publique, là au moins, le pandémonium des nuits mettait, autour de la prostituée, le bruit de sa distraction étourdissante, un bruit capiteux qui la grisait, comme avec du vin.
Élisa se prenait encore à aimer le tapage militaire, que faisait tout le jour le quartier tambourinant,—et ces sonneries de clairons de l'École militaire, réveillant soudain la fille de ses somnolences écoeurées.
XXVI
L'origine des femmes, se succédant dans la maison de l'Avenue de Suffren, était diverse. Le plus grand nombre venait du quartier latin. D'anciennes danseuses de Bullier et du Prado, des ci-devant habituées de la rôtisserie de la rue Dauphine, auxquelles n'avait point souri la chance, et qui de leur passé d'étudiantes, de leur existence à la flamme des punch, avaient conservé les habitudes d'une vie tapageuse, aux nuits blanches. Quelques-unes avaient été embauchées en province. D'autres, de dégringolade en dégringolade, étaient tombées là, n'ayant pu se maintenir dans les quartiers riches, par un certain manque d'éducation, une absence de tenue, le plus souvent tout simplement par la gêne, que beaucoup de femmes de basse extraction ne peuvent jamais perdre, quand elles se trouvent en contact avec les hommes des classes supérieures. De cela, il ne faudrait pas croire que, dans cette maison, il y eût une émulation de mauvais ton et de crapulerie. C'était le contraire. La fille,—on le sait en ces endroits,—ne parle pas aux sens du peuple avec des paroles ordurières, avec des gestes obscènes, avec l'apparence arsouille. Dans ce qu'il aime à lire, dans ce qu'il va voir au théâtre, dans ce que ses amours cherchent dans les lieux de plaisir, l'homme du peuple n'est pris, n'est séduit, que par une convention d'élégance, un simulacre de distinction, une comédie de maniérisme, un chic tel quel de bonne éducation: la réalité ou la simulation d'un ensemble de choses et de qualités plus délicates que celles qu'il rencontre chez les mâles et les femelles de sa classe. Ce qui, sous le nom de la fille crottée, excite parfois le vice d'un monsieur, fait horreur au vice de la plèbe. Aussi, en dehors des échappées de la colère ou de l'ivresse, les femmes jouent là, tout le temps, auprès de ces hommes rudes et mal embouchés, la douceur du geste, la caresse de la voix, le «comme il faut» de la personne. Leur bouche n'a pas de gros mots, leur impudeur naturelle vise à n'être pas cynique. Il y a, chez elles, un travail pour représenter, selon leurs moyens, autant qu'elles le peuvent, un certain «bon genre.» Et il arrive ceci qui mérite d'être médité: dans les maisons de la haute prostitution, les filles trouvent le succès dans l'affectation du genre canaille, tandis que dans les maisons de la basse prostitution, c'est l'affectation du genre distingué qui fait l'empoignement des hommes venant s'asseoir dans la salle basse.