Une longue créature blondasse, larveuse, fluente, qui se terminait par une toute petite tête en boule. Le cheveu rare, les yeux bleu de faïence, entre des paupières humoreuses, un petit nez en as de pique, pareil au suçoir que les ivoiriers japonais donnent à la pieuvre, de gros bras martelés de rougeurs avec, au bout des mains, des doigts plats et carrés: telle était Mélie dite la Chenille, dont la peau mettait de suite, au linge qu'elle touchait, une crasse saumonée, et dont la parole, qu'on n'entendait pas plus qu'un souffle enrhumé, paraissait frapper la voûte sourde d'un palais artificiel.

La Cérès, ainsi baptisée par un caporal qui avait fait ses humanités, arrivait de province. Une grande et fluette fille, à laquelle sa taille plate de paysanne donnait un étrange caractère de chasteté. Sous des cheveux rebelles qu'elle piquait de fleurs, elle avait un beau rayonnement, un rien sauvage, du haut de la figure. Peu communicative, et se tenant à l'écart de ses compagnes, toute la soirée, on la voyait, du pas irrité d'un animal en cage, aller d'un bout à l'autre de la salle longue, avec de petits bougonnements entre les dents, tout en tricotant, d'un air farouche, un bas blanc.

Une autre femme faisait l'achalandage et l'amusement de l'établissement. C'était une négresse, qui gardait encore, mal cicatrisé, le trou de l'anneau qu'elle avait porté dans le nez, sur la côte de la Guinée. Le large rire blanc de sa face noire, sa parole enfantine; ses gambadantes bamboula, l'animal hilare et simiesque qui était dans cette excentrique peau humaine, donnaient à rire aux hommes et aux femmes. Elle avait été surnommée Peau de Casimir, en raison de l'identité de la sensation qu'on éprouve à passer sa main sur la peau d'une négresse ou sur un morceau de drap fin.

Il y avait encore, dans la maison de l'avenue de Suffren, Alexandrine Phénomène.

XXVIII

Alexandrine était une femme de trente ans, aux chairs lymphatiques, presque exsangues. Cette femme avait, chaque mois, une migraine affreuse, et, tout le demeurant du temps, une susceptibilité nerveuse qui la mettait hors d'elle-même, à propos du froissement d'un papier, à propos de la répétition d'un refrain de chanson, à propos de rien et de tout. Cette exaspération habituelle d'Alexandrine ne se traduisait pas, ainsi que chez ses pareilles, par des injures, des violences. Tout à coup, sans qu'on sût pourquoi, Alexandrine se jetait à terre, et, se ramassant sur elle-même, les yeux fermés, les oreilles bouchées de ses deux mains, elle restait des heures en un accroupissement immobile, avec de petits tressaillements lui courant le corps, pendant qu'on disait autour d'elle: «Alexandrine, elle passe sa frénésie

Dans un orage, où le tonnerre tomba deux fois sur l'École-Militaire, toutes les femmes, folles de peur, s'étaient réfugiées à la cave, cherchant l'obscurité, s'enfonçant la tête dans les recoins les plus noirs. Élisa et Alexandrine se tenaient aplaties dans la nuit d'un entre-deux de portes. Mais là, dans les pleines ténèbres de l'étroit réduit, il sembla à Élisa qu'il continuait à éclairer; elle ferma les yeux, les rouvrit peureusement, s'étonna de voir une luminosité sur les cheveux d'Alexandrine, instinctivement les toucha, éprouva comme un picotement au bout des doigts.

—Ah mon chignon! dit Alexandrine, tu ne savais pas cela, oui, c'est comme le dos d'un chat, quand on lui passe dessus la main à rebrousse-poil…, mais tu n'as rien vu, tu vas voir tout à l'heure!

L'orage fini, les deux femmes montèrent dans la chambre d'Élisa. Les volets fermés, l'obscurité faite dans la petite pièce, Alexandrine assise sur le pied de son lit, Élisa commença à passer son peigne dans les cheveux de son amie, qui se mirent à crépiter, à étinceler, à répandre bientôt, dans la petite cellule, une lueur assez vive, pour qu'on vît très-distinctement le zouave,—le petit pantin à la calotte et aux braies rouges,—qu'alors, dans toutes les maisons à soldats, les filles avaient comme l'ornement de leur glace.

Dès lors, tous les jours, sur les deux heures, Alexandrine montait dans la chambre d'Élisa. Il y avait d'abord, de la part d'Alexandrine, une résistance, des «encore un moment», des mains repoussant faiblement le peigne, un retardement de l'opération, comme d'une chose que la femme aux cheveux électriques redoutait, appréhendait, et cependant appelait. À la fin Alexandrine se laissait faire. Élisa commençait à caresser à la surface, et seulement de l'effleurement du peigne, les cheveux, qui peu à peu devenaient phosphorescents, pendant que la femme peignée se débattait, avec de petits bâillements, contre le sommeil qui faisait toutes lourdes ses paupières.