Des jours, beaucoup de jours se passèrent, sans qu'Élisa eût la notion de son existence pénitentiaire, le sentiment du châtiment qui la frappait, la conscience de la mortification de son corps et de son esprit. Ainsi que les gens assommés de coups sur la tête et restés debout sur leurs pieds, elle vivait sa vie nouvelle dans une sorte d'assoupissement cérébral qui l'empêchait de voir, de sentir, de souffrir, subissant des choses, passant par des milieux, accomplissant des actes dans une stupide absence d'elle-même.

Un matin, la récréation la réveilla, la fit tout à coup revivante pour les douleurs humaines.

Chaque jour dans le préau aux hauts murs, et sans arbres et sans herbe, sur la largeur d'un étroit sentier fermé de deux briques posées l'une contre l'autre, dessinant un carré rouge au centre du pavage gris de la cour—un pavage de fosse à bêtes féroces; les détenues, espacées par un mètre de distance, doivent se promener, l'une à la file de l'autre, les mains au dos, le regard à terre.

Élisa, ce jour-là, avait déjà parcouru, une vingtaine de fois, l'inexorable carré, quand par hasard, sa vue se soulevant de terre et montant au bleu du ciel, aperçut, avec des yeux subitement ouverts à la réalité, le dos de ces compagnes…

Elle eut peur, et ses mains instinctivement se mirent à tâter sur elle la vie de son corps. Un moment, au milieu de ces allants immobiles, de ce processionnement automatique, de cette marche dormante, de cette promenade silencieuse au claquement régulier et mécanique de tous les sabots tombant dans les pas creusés par les sabots du passé, un moment, il sembla à la misérable fille être prise dans l'engrenage d'une ronde d'êtres ayant cessé de vivre, condamnés à tourner éternellement sur ce champ de briques.

Et la promenade continua, chassant des remparts avec la tristesse inexprimable de son bruit mort, les promeneurs de Noirlieu.

XXXIX

Dans la salle de travail, où avait été placée Élisa, contre le mur de droite, au-dessus de la petite table de l'écrivain et de sa cornette rose, une soeur de la Sagesse, dominant du haut d'une chaire les travailleuses, se tenait debout, les mains abandonnées, en les plis raides d'une femme de pierre d'un Saint-Sépulcre.

En face d'Élisa, sous un crucifix, ainsi qu'un grand oeil divin ouvert sur la salle, le bleu d'un cadre portait en lettres blanches: «Dieu me voit», et au-dessous de l'oeil divin, très-souvent, il y avait, au trou imperceptible fait par un clou dans la porte, l'oeil de l'inspecteur en tournée dans les corridors.

Les prisonnières, le visage plein, le teint uni et blanc et un peu bis des convalescentes d'hôpital, avaient des têtes carrées, des têtes de volonté obtuse, d'endurcissement, de méchanceté noire. Leur physionomie était comme fermée, mais, sous l'ensevelissement hypocrite de la vie de leurs traits, l'on sentait des passions de feu couvant, et leur regard qui faisait le mort, se relevant lentement après le passage des personnes, leur dardait dans le dos, jusqu'à la porte, la curiosité de la haine. Elles étaient occupées à toutes sortes de travaux. Les unes confectionnaient de la lingerie, les autres fabriquaient des corsets pour l'exportation; les autres découpaient des boutons à l'emporte-pièce, les autres tressaient des chapeaux de paille, les autres assemblaient des chapelets, beaucoup faisaient marcher une couseuse mécanique, trois ou quatre seulement brodaient.