Élisa voyait le petit trou noir et ensoleillé, comme si, de la table du restaurant de la Halle où elle était assise, le jour de sa dernière sortie, elle regardait encore dans la petite cour intérieure, au-dessus du toit en vitrage de la cuisine. Oh! le bon commencement de journée… Un si beau restaurant pour elle, qui n'avait jamais mis les pieds que chez des marchands de vin de barrière… Et les gens à côté d'elle, qui ne faisaient pas le semblant de la mépriser… Et le garçon qui lui disait «Madame» comme aux vraies Madames qui étaient là… Après, on avait pris un mylord… Rouler vite, comme cela, en voiture découverte, avec du vent dans les cheveux… il y avait bien longtemps que c'était le désir secret d'Élisa. Mais sur le quai de Chaillot, elle était descendue, il avait fallu qu'elle longeât la Seine tout au bord de la berge… et elle allait ainsi regardant l'eau couler, marchant avec elle… Quand elle s'était mise à lever les yeux, ils étaient sortis de Paris et bien au loin!… Dans une espèce de champ, à travers un grand filet séchant sur un arbre, elle voyait une sorte de berger, avec un vieux sac de militaire au dos, gardant un troupeau de moutons crottés… Et ça lui paraissait étrange de ne plus retrouver, dans le ciel, le Dôme des Invalides qu'elle était habituée à ne jamais perdre de vue… Alors on s'était trouvé dans le bois de Boulogne… Il faisait bon dans le bois, et puis «le petit homme chéri» avait dans l'ombre de si gentilles paroles, une si douce voix.

XLVI

Le soldat qu'aimait Élisa n'avait d'un lignard que la tunique sur le dos. Il était, ainsi que s'exprime le peuple, doux à parler, et ses gestes avaient l'enveloppement d'un bras féminin. Il disait, en riant, qu'il devait cela à l'habitude qu'il avait autrefois de tenir sous sa roulière, par les pluies froides, l'agneau dernier né de son troupeau. Car jusqu'au jour où il était tombé au sort, il avait été berger. Lui, ce fut lui, pendant bien des années, cette silhouette contemplative qu'on aperçoit à mi-côte des grandes landes, debout, le menton appuyé sur un long bâton, et entouré du tournoiement fantastique d'un chien aux yeux de feu. Sa vie s'était passée dans le vent, la pluie, l'orage, les déchaînements mystérieux des forces de la nature. Depuis l'âge de huit ans, ses yeux avaient vu les aubes et les crépuscules de chaque jour, toutes les heures de la terre troubles et voilées, et pleines de visions et d'apparences et disposant l'esprit du berger à la croyance peureuse aux choses surnaturelles, et peuplant son imagination de toutes sortes de noires interventions des puissances occultes. Il était né sur une terre arriérée, en laquelle s'éternisait le passé d'une vieille province, dans un département lointain, encore sillonné d'antiques diligences, et où se dressait à chaque bifurcation de deux chemins une croix de pierre. Tous les dimanches, d'abord enfant, puis déjà grand garçon, il ôtait sa blouse pour passer la chemise blanche de l'enfant de choeur. Plus tard il était resté croyant à son catéchisme, captivé par tout le miraculeux qu'il enseigne, si bien que sous le soleil de midi en plein champ, au milieu de ses moutons, il ne manquait chaque semaine, à l'heure de l'office, de lire sa messe, et là, perdu, absent, transporté dans une église idéale, il se prosternait, comme à l'élévation, aux tintements de la clochette qui sonnait au cou rebelle du bélier de son troupeau. Cette ferveur se mêlait, en lui, à ce mysticisme vague et confus que la solitude, la vie en plein air apportent parfois aux natures incultes. Du reste il était sans lettres, n'avait jamais lu que des almanachs et deux ou trois petits livres d'un illuminisme tendre à la glorification de la vierge Marie. Lorsque l'homme avait apparu dans le jeune homme, une part de cette religiosité s'était tournée vers la femme. Et ses amours d'abord chastes et dédaigneuses des campagnardes, et toutes à une délicate Sainte, martyrisée dans un tableau d'une chapelle de sa montagne, avaient brûlé en lui, dans un transport de la tête ressemblant à un embrasement divin.

La vie du régiment était dure au berger; il comptait les années, les mois, les journées qui le séparaient du jour où, après ses sept années de service, il retournerait à ses landes et à ses bêtes. Mais comme il avait la résignation du chrétien, il accomplissait avec docilité et simplicité ses devoirs de soldat, respectueux avec son capitaine, respectueux avec son caporal. Il vivait toutefois dans son coin, allant tout seul de son côté, sans rapport avec les autres, auxquels cependant à l'occasion il rendait de petits services, restant de son pays, ne laissant entamer ni ses idées ni ses habitudes, contemplant à la dérobée les images de la petite semaine sainte qui ne quittait jamais son sac, insensible aux moqueries de la chambrée, qui le voyait tous les matins, le premier levé, faire, agenouillé à la tête de son lit, une prière dans le jour à peine naissant, sans entendre dire à ceux qui s'éveillaient: «Tiens Tanchon, le v'là déjà occupé à manger sa paillasse

Ce croyant et ce fervent n'avait pu cependant résister à Paris aux ardeurs sensuelles de son tempérament, à la flamme de ce corps grandi dans les excitations de la nature et l'arome des sapins, à l'exaltation tendre d'un cerveau amoureux de Dieu et de la femme. Au milieu de ses faiblesses, dans la simplicité de sa foi candide, l'ancien berger était tourmenté de l'appréhension des feux matériels d'un enfer, de la crainte d'un vrai diable qu'il n'était pas bien sûr de n'avoir pas vu, une fois, sous la forme d'un loup blanc, de la peur de toutes les créations de terreur de l'Église à l'usage des damnés, qu'il croyait, en ses souvenirs hallucinés, s'être approchés de lui dans les ténèbres, dans l'obscurité remuante des heures où le Monde s'endort ou s'éveille. Et ces effrois de réalités pour lui non douteuses, non lointaines, mais menaçantes de tout près, troublaient d'autant plus son être, qu'il se sentait tous les jours plus incapable de résister à la femme, plus faible contre la tentation de sa chair.

* * * * *

Parlant à une femme, parlant à Élisa, sous des arbres, par ce jour de printemps, la parole de cet homme au pantalon garance était une sorte d'invocation, une effusion presque priante et délirante, un parler d'amour, où des mots revenant des trois livres amoureusement pieux qu'il avait lus, en faisaient une langue de dévotion, appuyée de la douceur de gestes qui semblaient envelopper d'une caresse l'agneau dernier né de son troupeau.

XLVII

Élisa et le soldat étaient donc tombés dans le bois de Boulogne. Des grandes avenues ils avaient été aux petites allées. Le soldat ne disait plus rien. Et Élisa avait pour le bras auquel elle s'appuyait, des caresses qui tapaient doucement, tout en arrachant d'une main distraite, le long du chemin qu'ils suivaient, de hautes herbes des champs. Ils marchaient ainsi dans le bois qui devenait plus épais, quand ils se trouvaient devant une grande porte, où se voyait la broussaille fleurie, blanche et rose, de grands rosiers grimpants.

XLVIII