Alors Élisa éprouva comme une espèce d'endurcissement de son corps que semblait quitter la sensibilité. De tout temps très-frileuse, souvent au dortoir par les nuits fraîches, elle avait un sentiment de froid. Elle n'eut plus froid. Puis les sensations produites par le contact brutal des choses et qui font mal, ne lui parurent plus immédiates, mais lui firent l'effet de venir de loin et de la toucher à peine.

Bientôt l'indifférence de son corps pour tout, Élisa la retrouvait dans les mouvements de son âme. L'emprisonnement n'était plus guère pour la détenue une expiation. Sa cervelle perdait l'habitude de forger ces hasards impossibles qui promettent, pendant une heure, à l'imagination des prisonniers l'abréviation de leur temps de prison. Sa peine flottait dans sa pensée diffuse, sans que maintenant sa mémoire s'effrayât, se souvînt peut-être de son éternité. Enfin ce régime du silence, ce régime suppliciant, elle commençait à s'y trouver comme dans le repos d'une vie, où il était permis à ses idées de paresser dans du vague, dans du trouble, dans une sorte de lâche évanouissement, sans que sa parole ou celle des autres l'en retirât. C'était même pour elle un choc presque douloureux qu'une question adressée à l'improviste par le directeur, et une gêne angoisseuse que la nécessité d'y répondre de suite. Aussi Élisa avait-elle pris à la fin l'habitude de répondre par un marmottage, par un bruit de la gorge et des lèvres qui ne disait rien. Dans le bienheureux et noir vide de sa tête, elle n'essayait même plus de faire remonter la lueur d'un souvenir… Se rappeler, était pour Élisa un effort, une fatigue!

La prison avait de grands escaliers à tournants rapides, que les détenues en sabots descendaient, quatre par quatre, dans une dégringolade accélérée. Depuis quelque temps, Élisa avait à la fois peur du vide de l'escalier sous ses pieds et du tourbillonnement féminin dans son dos. En même temps que cette appréhension bizarre se déclarait, il lui venait aux doigts une maladresse qui lui faisait tomber fréquemment les objets des mains. Élisa s'étonnait aussi un peu—elle, un estomac capricieux et dégoûté, qui bien des fois avait laissé, sans y toucher, sa pitance,—de se voir manger tout ce qu'elle trouvait à manger avec une voracité animale.

LV

Le carreau du réfectoire encore un peu humide du lavage du matin luisait rouge, et la lumière aigre d'une froide journée de printemps jouait crûment sur l'ocre frais des murailles et le blanc de chaux du plafond, tout récemment repeints. C'était jusqu'au fond de la salle éclairée, en écharpe, par de très-grandes fenêtres, une double rangée de tables étroites, dans la menuiserie desquelles entraient, se confondaient deux bancs très-bas, pouvant contenir chacun cinq détenues.

Sur les tables, on voyait posées dix écuelles de terre vernissée d'où s'échappait une vapeur tournoyante. Au milieu s'élevait la cruche pansue des intérieurs laborieux et pauvres de Chardin, la cruche en terre, à la couverte rose de brique, à la paillette de jour carrée. Çà et là, brillaient, à un certain nombre de places, de petits ronds de fer-blanc avec un numéro au milieu. Ces ronds de fer-blanc étaient les bons de cantine, les bons qui permettaient à ces femmes nourries seulement de légumes toute la semaine et ne mangeant de la viande qu'une seule fois le dimanche, leur permettaient, sur l'argent de leur pécule, d'ajouter à leur ordinaire, les mangeailles figurant sur un tableau accroché au fond du réfectoire.

Ce tableau portait:

Beurre frais 10 c.
Lait »
Fromage de Dumeux »
Gruyère »
Hollande »
Bondon »
Réglisse »
Gomme »
Hareng saur »
Ragoût de mouton 20 c.

Composition du ragoût.

Viande
Pommes de terre épluchées
Carotte
Navets
Oignons
Graisse
Farine
Sel et poivre nécessaire.