Dans la Cordonnerie n'existait plus ce qui se faisait remarquer parmi les détenues de tout le bâtiment: la coquetterie du madras. Sur les cheveux dépassant, malgré le règlement, un rien en dessous, la cotonnade à carreaux bleus ne s'enroulait plus avec la grâce, la correction proprette, l'adresse galante des cornettes des autres salles. Elle n'était plus le petit bout de toilette possible, où survivait ce qui restait de la femme dans la prisonnière. Sur les vieilles et sur les jeunes le mouchoir de tête se voyait posé de travers avec des cornes caricaturales qui disaient, déjà mort, chez ces vivantes, le féminin désir de plaire. Mais chez ces malheureuses, que leur sexe semblait quitter, le spectacle douloureux, c'était: le vague et le perdu des regards, l'absence des êtres du milieu où ils se trouvaient, l'étonnement des yeux revenant aux choses qui les entouraient, l'effort laborieux de l'attention, l'automatisme des gestes, enfin le vide des fronts, sous lesquels on sentait le souvenir des vieux crimes vacillant dans des mémoires sombrées.

Ces femmes n'étaient point encore tout à fait des folles, mais déjà elles étaient des imbéciles. La prison n'avait plus de châtiments pour leur paresse et voulait bien se contenter de l'à peu près cochonné et bousillé par ces doigts maladroits.

Parfois l'immobilité d'une de ces femmes se trouvait tout à coup secouée par une inquiétude de corps, un remuement inconscient, un soubresaut qui la faisaient se lever, s'agiter un moment dans des gestes sans signification, puis se rasseoir.

Souvent, dans un coin, montait subitement à une bouche un flot de mots désordonnés qu'une obscure réminiscence des punitions anciennes étouffait soudain en des gloussements craintifs.

Chaque jour, lors de la tournée de l'inspecteur et de son passage dans la Cordonnerie, une femme se levait fiévreuse, repoussait à coups de poing les bras de ses compagnes qui voulaient la retenir, s'avançait vers l'homme de la prison, humble, et la poitrine tressautante. Alors avec une voix pareille à la plainte qui parle tout haut dans un rêve, et avec des paroles sans suite brisées par des silences anhélants, l'imbécile demandait audience, elle se plaignait d'avoir été condamnée pour une autre, elle réclamait de nouveaux juges; sa vieille voix se mouillant à la fin des larmes d'une petite fille en pénitence.

* * * * *

La Cordonnerie avait dans la journée, selon l'expression de la prison, quatre mouvements des lieux. Quatre fois par jour, les détenues de la salle ébranlant de leurs sabots les escaliers, apparaissaient avec leur appesantissement bestial, leurs figures hagardes, la presse de leurs besoins physiques. Arrivées en bas, les femelles se satisfaisaient sans qu'il leur restât rien des pudeurs de la femme.

LXII

Dans la Cordonnerie, Élisa commença à descendre, peu à peu, tous les échelons de l'humanité, qui mènent insensiblement une créature intelligente à l'animalité. De l'ourlage des mouchoirs à carreaux, elle fut bientôt renvoyée au délissage des chiffons; enfin, reconnue incapable de tout travail, elle passa ses journées dans une contemplation hébétée et un ruminement grognonnant.

Alors en cette tête d'une femme de quarante ans, il y eut comme la rentrée d'une cervelle de petite fille. Les impressions contenues et maîtrisées d'une grande personne cessèrent d'être en son pouvoir. Le dédain pour les choses du bas âge, elle ne l'eut plus. Chez elle, se refirent, dans leur débordante effusion, les petits bonheurs d'une bambine de quatre ans. Son vieux madras de tête avait-il été remplacé par un madras neuf? on la voyait tout éjouie passer sa main à plusieurs reprises sur la cotonnade; on surprenait sa bouche formulant en un souffle qui s'enhardissait presque dans une parole: «Beau ça!» Quelque dame charitable de la ville, en une année d'abondance, avait-elle envoyé un panier de fruits pour le dessert des détenues? devant les quatre ou cinq prunes posées dans l'assiette creuse, les yeux allumés de gourmandise, les lèvres humides et appétantes, elle battait des mains!