Elle était par la neige, dans le chemin du Champ-de-la-Pierre, se laissant tomber tout de son long sur le dos, les bras en croix, amusée des beaux bon dieu qu'elle laissait derrière elle, sur la molle blancheur de la terre.
Dans la grange aux Cornudet, elle était devant Bamboche faisant sauter ses marionnettes, se demandant, si avec le sou de chiffons qu'elle achèterait à la Christine, lors de la foire prochaine, elle pourrait faire sa poupée aussi pouponne que les poupées qui dansaient à la lueur des deux chandelles.
Elle était le jour de la fête du village, avec son bonnet à fleurs, sa petite robe courte, ses souliers décolletés, ses bas blancs à jour, sur lesquels de larges rubans qu'on appelle des liasses,—elle se rappelait encore leur nom,—de larges rubans se croisaient et se nouaient dans une coquette rosette. Et toute glorieuse, au milieu du pays rassemblé à la sortie de la messe dans l'ancien cimetière, elle faisait voir ses liasses, elle étalait ses grâces enfantines, elle détournait à demi sa figure des baisers qui voulaient embrasser sa jolie enfance, elle faisait son petit mignardon.
LXIV
Parmi le passé de son enfance, dans lequel vivait actuellement tout entière la vie de la détenue, il y avait un souvenir persistant habituel, quotidien: le souvenir du gai printemps de son village. Chez la malade et l'impotente, depuis que la perception des choses présentes devenait de jour en jour plus obtuse, les cerisiers du pays du kirsch fleurissaient au-dessus de sa tête dans un avril perpétuel.
La prière matinale de la prison trouvait la prisonnière en marche à travers la floraison candide de la contrée où elle avait fait ses premiers pas. Déjà elle courait sur cette terre, au vert plein de marguerites, au bleu matutineux du ciel tramé de fils d'argent, au feuillage de fleurs blanches comme de blanches fleurs d'oranger. Elle s'avançait sous ces arbres au milieu desquels le sautillement des oiseaux était tout noir, et qui apparaissaient à la petite fille, en leur virginale frondaison, ainsi qu'un bois d'arbres de la bonne Vierge. Elle allait toujours par le paysage lumineux et souriant. Et de toutes les branches de tous les arbres tombait incessamment une pluie de folioles, lentes à tomber, et arrivant à terre avec les balancements d'un vol de papillons dont elles semblaient des ailes.
À l'heure de midi, couchée à terre sous l'ombre légère des cimes fleurissantes, dans la tiédeur du temps, l'odeur sucrée des fleurs chauffées par le plein soleil, l'effleurement gazouillant des oiseaux, elle demeurait sans bouger, bienheureusement immobile, intérieurement charmée par cette blancheur qui pleurait continuellement sur elle, chatouillant son visage, son cou, sa nudité d'enfant. Parfois des fleurs voletant au-dessus d'elle, et qu'emportait un souffle de vent à la dérive, ces fleurs avec de gentils ronds de bras et des attirements de mains remuant l'air et taisant de petite tourbillons, elles les ramenait toutes tournoyantes sur son corps, passant ainsi la journée, la journée entière, à se laisser ensevelir sous cette neige fleurie.
Telle était l'illusion de la misérable femme qu'on la voyait, avec les doigts gourds d'une main presque paralysée, décrire des cercles maladroits dans le vide puant de la Cordonnerie, pour amener la chute, sur elle, des blanches fleurs des cerisiers du val d'Ajol.
Il y a des années, je passais quelques semaines dans un château des environs de Noirlieu. Un jour de désoeuvrement, la société avait la curiosité d'aller visiter la Maison de détention des femmes.
On montait en voiture. C'était, ce jour, un triste et âpre jour d'automne. Sous un ciel gris, plein d'envolées noires, un fleuve pâle se traînait dans une plaine de craie, barrée au ras de terre, par un mur de nuages solides fermant l'horizon avec les concrétions et le bouillonnement figé de masses pierreuses. Un paysage dont la platitude morne, l'étendue blafarde, la lumière écliptique ressuscitaient comme un morceau de la sombre Gaule, évoquaient sous nos yeux le décor de Champs Catalauniques, ainsi que se les représente, à l'heure des grandes tueries de peuples, l'Imagination moderne.