Mais pour que le catalogue des terres cuites de Clodion et de son école soit bien complet, disons encore un mot d'un petit buste de femme connu dans le commerce, et dont le bronze orne les pendules modernes de cabinet en marbre noir. Il s'agit de la tête de femme, aux cheveux dénoués dans lesquels court un tortil de pampre, à l'ovale tout mignon, aux yeux dont la volupté moqueuse est faite de deux pupilles, de deux petits trous enlevés d'un preste ébauchoir, au nez friand, mutin, gamin, coquin, à la petite bouche rieuse,—de cette figure qui n'est qu'une ironique gaieté et semble animée d'une pointe de champagne: la physionomie de la soupeuse du temps, sous un accommodage de bacchante. Une terre cuite de Marin, à ce jeune moment de son talent, où il est bien difficile de le distinguer de Clodion.

Ces Clodion de la cheminée, je les ai, oui, mais, hélas! je pourrai dire dans un soupir, tout comme la vieille maréchale de Noailles: «Si vous saviez les bons coups que j'ai manqués!» Je me rappelle avoir laissé échapper en 1856, rue Bonaparte, pour une bien petite somme, un bas-relief, une étude de femme tordant ses cheveux mouillés, une sculpture où deux petits seins et un genou seuls venaient en avant des formes fuyantes, du modelage effacé du reste du corps, comme lointain dans la terre rose. C'était à la fois la plus charmante et la plus sérieuse représentation d'un jeune corps féminin, dont la beauté des formes, à demi éclose, semble encore en bouton. Toutefois ce n'est pas mon regret le plus énorme.

Je sortais du collège. J'avais 1,200 francs pour m'habiller et le reste. L'objet d'art de 50 francs était pour moi la commode d'un million pour M. de Rothschild. Dans ce temps, j'entrais un jour par hasard à l'hôtel de la rue des Jeûneurs. On venait de mettre, sur la table de vente, une grosse chose ronde, sur laquelle j'apercevais, en m'approchant, d'un côté, une Renommée sonnant de la trompette, de l'autre, un Éole aux joues gonflées, et au-dessous de la Renommée et de l'Éole, autour de la sphère, des amours, des amours, des amours, dans toutes les poses, dans toutes les suspensions, dans tous les renversements, dans toutes les dégringolades, montrant leurs petits culs nus et leurs dos ailés: des amours en train de tendre le filet autour d'une montgolfière, sous laquelle d'autres amours entretenaient un feu de gerbes de paille. C'est le plus extraordinaire Clodion que j'aie rencontré, un ouvrage où le sculpteur prodigue de son talent, a, sans compter, laissé tomber de son ébauchoir tout un peuple d'enfants. La terre cuite était à 200 francs: je la poussai, avec les émotions d'un homme qui ne sait pas comment il payera, à 500 francs. Il y eut une timide enchère, et j'eus la perception qu'à 520 francs la terre cuite était à moi; mais, que voulez-vous? l'acheteur d'objets d'art à 50 francs prit peur et se détourna du clignement d'œil de Jean. Cette terre cuite, je la retrouvai à l'Exposition de 1867: elle appartenait à M. Beurdeley qui, disait-on, en demandait 25,000 francs. Au jour d'aujourd'hui, ce n'est pas cher.

Aux Clodion du grand salon sont mêlées quelque autres terres cuites. C'est d'un sculpteur français, héritier du talent et presque de la facture de Flamand, la statuette d'un enfant nu, mordant dans une pomme: un enfant gras de cette puissante graisse qui fait des plis sur un corps, ainsi qu'un vêtement trop large, un enfant à la tête dont on sent l'ossature encore molle et pétrissable, au front bossué, aux orbites profondes et comme fluides, à la bouche d'un Triton qui souffle dans une conque entre deux rondes joues renflées. Et c'est encore de Caffieri, la maquette du buste de Piron. Un fier travail et un dégrossissement de la glaise à rudes coups d'ébauchoir, que cette maquette, où en dépit d'une perruque à l'état de copeaux et d'un menton qui n'est encore qu'une boulette de sculpteur, il y a une vie si spirituelle sous la broussaille des sourcils du Bourguignon, et presque des paroles dans la bouche entr'ouverte par une découpure si parlante.

Les gouaches et les terres cuites du xviiie siècle,—un moment j'eus l'idée de faire ma collection uniquement de cela,—ce sont des choses tellement plaisantes à l'œil, tellement bavardes pour la rêvasserie de l'amateur, tellement chatouillantes pour un goût délicat! N'est-ce point du souffle de peinture, du modelage de rêve, enfin du joli presque immatériel? Et ces gouaches et ces terres cuites, je les eusse voulues, ainsi que le petit nombre que je possède, avec l'accompagnement de lumineuses et tendres tapisseries; car ces gracieux morceaux de peinture et de sculpture peuvent-ils avoir au-dessus d'eux un ciel qui les fasse mieux valoir, qu'un petit coin d'Olympe riant au plafond, dans la trame de soie d'une tapisserie des Gobelins[45]? Et ici, Vénus descend du ciel pour chercher chez Vulcain le bouclier d'Énée. La blonde déesse, au corps rose, dans sa draperie transparente, apparaît au bas de son char, dont une nymphe retient les cygnes cabrés par les faveurs qui leur servent de rênes. Et c'est autour de la déesse, sur la crête des nuages, des jeux d'amours, des battements d'ailes de colombes, des flottements d'étoffes, que domine une grande figure volante de femme, habillée comme d'un brouillard de couleur céleste, et qui effeuille des roses sur la tête de Vénus. Tapisserie sur un fond blanc, avec ces tons rabattus, ces tons gris dont Boucher est l'introducteur, avec cette palette qui n'allait jamais aux grands noirs, aux grands clairs, et exécutée avec la gamme très suffisante de dix à douze tons, tandis qu'il y a telle tapisserie moderne, telle tapisserie-tableau, où la gamme a été à vingt-cinq, à trente tons même[46].

Cet Olympe du plafond, devinez avec quel argent il a été payé?—Avec le gain de Germinie Lacerteux. C'est bizarre, n'est-ce pas, cette mythologie de Natoire, achetée chez Wail avec le succès d'un noir roman réaliste! A ce nom de Wail, qui revient sous ma plume, que de souvenirs! Et les heureuses séances passées avec mon frère, en ces grandes pièces obscures, où je vois encore ces deux vieilles, longues, pâles, silencieuses femmes, vous déroulant automatiquement sur des châssis, pendant des heures,—et cela avec de petits rires enfantins, sous leurs éternels bonnets de nuit,—les plus belles tapisseries du monde!

C'est de chez Wail que vient également le meuble de Beauvais du salon, représentant les Fables de La Fontaine d'après Oudry. Ce dossier est le Coq et la Perle, ce siège est le Corbeau voulant imiter l'Aigle. Ici c'est le Renard et la Cigogne, là le Singe et le Chat, et ainsi, en des tableaux de nature de la convention la plus aimable et du plus frais coloris, rondissent et se bombent les imaginations du fabuliste, sur des fauteuils à l'évasement fait pour les grands paniers du siècle. Mais la merveille des merveilles, la voici dans ce canapé, qui offre, pour ainsi dire, le Selectæ des fables du bonhomme, et où un paon superbe étale sa queue ocellée d'azur au milieu de la clarté laiteuse. Et il a pour bordure, ce canapé, la plus resplendissante guirlande de pavots, de tulipes, de narcisses, de pêches, de gros raisins violets du Midi, de grenades pourprées entr'ouvertes, de fleurs et de fruits de pays de soleil, qui ressemblent sur la trame brillante et argentine, à ces brouillements féeriques de couleurs que j'ai vus sur une palette de Diaz, du temps qu'il était peintre de fleurs.

Et dessous et entre ces tapisseries, l'harmonie du mobilier se complète par les deux petits meubles de marqueterie en mosaïque avec les suaves nuances des bois et le bronze doré des baguettes à feuilles de laurier, des poignées, des chutes de fleurs sur le ressaut des sabots, des petites couronnes de roses suspendues à des glands sur l'aplatissement des angles coupés. Le fond du secrétaire et de la commode est de bois d'amarante; sur ce fond, dans des filets pareils à de l'écaille, sont encadrés trois médaillons de bois olive satiné, où figurent un tambour de basque sur un livre de musique ouvert, un chapeau de bergère parmi des instruments de jardinage, une sphère au milieu d'attributs de peinture. Cela fait en placage avec des bois jaunes à la couleur de l'ambre, des bois verts à la couleur de l'angélique, et qui brillent dans le vernissage et le poli des surfaces au centre de beaux reflets mordorés. Ils sont semblables, ces deux petits meubles, au mobilier garnissant la chambre de la Reine à Versailles dont j'ai donné la description d'après l'inventaire des 28 et 30 brumaire et 3 frimaire de l'an deuxième de la République une et indivisible, fait en présence des représentants du peuple Auguis et Treilhard.

Quelques porcelaines de choix sont posées sur la tablette de marbre blanc de ces meubles. Un broc de Sèvres en bleu turquoise, sur lequel se détache en relief une branche de pêcher aux fleurettes blanc et or, est un curieux spécimen de l'imitation de la porcelaine de Chine au xviiie siècle, par la manufacture de Mme de Pompadour. Une aiguière de Saxe, au fond jaune, aux cartouches de fleurs, achetée il y a bien des années chez Lazare à Marseille, semble une porcelaine faite par la manufacture de Dresde pour le harem de Constantinople. Les fleurs sont de la plus grande finesse dans leur large fouettage. Il y a des œillets, des tulipes, des pavots peints avec ce bonheur que le Saxe a toujours rencontré dans la représentation des fleurs frisottées, recroquevillées, échevelées et diaprées de tons nués,—ne réussissant que très incomplètement la rose, qu'il dessine lourde et qu'il violace trop. Puis c'est avant tout de cette peinture particulière à la porcelaine que n'a jamais pu apprendre Sèvres, de cette peinture différente de la peinture faite pour le papier et pour la toile, et dont le charme, l'intérêt, la valeur sont d'être autres. Je ne parlerai plus que de deux rares pièces, de deux pots de blanc de Saint-Cloud avec un décor en relief de soleils épanouis dans le genre des compositions de Pillement, et dont le grand T qui est sous le St C. indique qu'ils ont été fabriqués sous la direction de Tron de 1730 à 1762. Ces deux boîtes à thé montées en vermeil étaient dans une caisse à la serrure fleurdelisée, où se trouvent encore, pour le thé noir, une petite cuiller blanche de porcelaine de Saint-Cloud, pour le thé vert, une petite cuiller en porcelaine verte de Chine, à tête de coq.

Parmi tous ces objets du xviiie siècle, dans tout ce joli, j'ai estimé bon qu'un important morceau de l'art de l'Extrême-Orient apportât, comme contraste, son originalité et sa force. Et au milieu du salon sur un trépied, figurant les vagues en colère de la mer, s'élève un vase de bronze, haut d'un mètre, un vase pansu se terminant en forme d'une margelle de bassin. Sur la panse, sillonnée de flots, se détache, en plein relief, un dragon cornu, aux excroissances de chair en langues de flamme, aux ergots de coq, le Tats-maki, le dragon des typhons, dont le corps tordu et contorsionné de serpent apparaît par places, au-dessus des ondes rigides. Rien de plus terriblement vivant par l'artifice de l'art, que ce monstre fabuleux dans ce bronze qui semble de cire noircie, et qui est beau de la plus sombre patine, et qui est sonore, ainsi qu'un métal de cloche plein d'argent. Un bronze pour lequel j'ai donné 2,000 francs, en un temps où la japonaiserie n'était point encore à la mode.