Si nous remontons un peu en arrière, nous trouvons cette brochure au joli titre: les Soirées du Palais-Royal, ou les Veillées d'une jolie femme contenant quatre lettres à une amie, avec la conversation des chaises du Palais-Royal, sous l'arbre de Cracovie, 1762; et cette autre brochure: «Observations sur la destruction de la promenade du Palais-Royal, 1781», et qui commence ainsi: «Milord, vous me demandez s'il n'y a plus de promenade publique dans le jardin du Palais-Royal? Hélas! non. Cette grande allée faite en berceau, la plus belle de l'univers, ce rendez-vous général de Paris et de tous les étrangers, cette salle d'audience que le ciel lui-même avait tapissée de verdure, n'est plus. Des mains sacrilèges, armées de scies, ont détruit, dans quelques jours, un ouvrage que la nature avait mis un siècle à former. M. le duc de Chartres a vendu, pour 1,800 livres, la destruction d'une allée que le public aurait achetée vingt millions.» Et une estampe montre l'allée tombant sous la cognée, dans les pleurs des petites filles et la consternation des nouvellistes.

A la suite, les livres et les brochures de toutes sortes: «l'Hamadryade du Palais-Royal, par M. de Longueville, tenant un bureau d'écrivain public, dans la galerie communiquant de la Cour des Fontaines à la rue Saint-Honoré, et qui, après avoir rédigé son Hamadryade en 1777, 1778, 1779, 1780, finit par se jeter à l'eau en 1786; les Entretiens du Palais-Royal, 1786, par un missionnaire du Camp des Tartares (Première partie). A Gattières, 1788»; «Extrait des nouvelles à la main du 12 juillet 1787, ou préservatif contre les escroqueries faites ou à faire aux locataires des boutiques du Palais-Royal. Berne, 1788»: brochure dans laquelle il est question de filouteries faites par un sieur Boileau, au détriment du ménage Cuisinier tenant le café du Caveau»; «Réclamations pour les principaux locataires et sous-locataires des bâtiments du Palais-Royal contre M. d'Orléans», factum in-4; «Athenæum, ou idées d'un citoyen sur le nouvel édifice, construit dans l'enceinte du Palais-Royal, 1789»; «Liste des Maisons de jeux, Académies, tripots, banquiers croupiers, bailleurs de fonds, joueurs de profession, honnêtes ou fripons, grecs ou demi-grecs, racoleurs de dupes, avec le détail de tout ce qui se passe dans ces maisons, les ruses qu'on y emploie, et le nom de femmes que l'on met en avant pour amorcer les dupes, par un joueur ruiné. De l'imprimerie de Biribi, 1791»; «l'Écouteur, ou une soirée au Palais de Philippe par l'auteur des Mille et une fadaises, à Cocopolis, l'an III de la Papirocratie»; «Apparition de l'ange consolateur à un moribond au ci-devant Palais-Royal, chez les marchands de nouveautés, an III»; «Détail exact du terrible incendie arrivé au Palais-Egalité dans le Lycée des Arts. Destruction de ce superbe édifice.—La cause de cet évènement malheureux.—Trait héroïque d'un membre du conseil des Cinq-Cents qui a sauvé des flâmes une jeune personne de dix-sept ans.—Courage des pompiers...»; «Révolution en vaudeville des jolies femmes de Paris contre les costumes des Merveilleuses et Incroyables du Palais-Royal», canard contenant une chanson sur l'air des Visitandines, surmontée d'une mauvaise imagerie d'Épinal, représentant des Incroyables et des Merveilleuses; «Voyage autour des Galeries du Palais-Égalité, par S....e, chez Maller, an VIII», avec une vignette représentant la promenade des filles dans les galeries; «le Gros Lot, ou une journée de Jocrisse au Palais-Égalité, par Hector Chaussier, an IX», illustré en tête d'une figure d'Incroyable coloriée; «le Censeur, ou Voyage sentimental autour du Palais-Royal, par Joseph Rosny, an XI.»[22]

Du Palais-Royal rayonnons sur le reste de la ville, à l'aide de ces courtes moqueries, de ces petits in-douze ironiques, croquant spirituellement les endroits de Paris, où la vie de la capitale se répand et s'agite dans le mouvement, la gaieté, le plaisir. Et au besoin recourons même à quelques rares imageries du temps.

Si nous allons au Pont-Neuf, nous avons ces brochurettes, appelées «Réclamation de la Samaritaine», «Derniers Mots de la Samaritaine», «les Adieux de la Samaritaine aux bons Parisiens», et qui racontent plaisamment ce que la Samaritaine a entendu depuis deux cents ans, qu'elle demeure dans son château du Pont-Neuf. Et le voisin du Pont-Neuf, le quai de Gesvres vous raconte sa grandeur et sa décadence dans les derniers «Adieux du quai de Gesvres à la bonne ville de Paris». Des présidentes à vertugadins, des petits maîtres aux bas à fourchettes d'or, des financiers aux larges galons, l'avaient trouvé ravissant, cet honnête, ce vertueux quai, où les plaideuses des provinces, arpentant Paris en noir, venaient acheter un mantelet, une coiffure, un fichu pour leur fille, chez cette madame Rasatin, la marchande attitrée de toutes les hirondelles de carême, la marchande de modes qui ne vendait rien de profane,—ce quai enfin, dont les libraires débitaient: le Pistolet sacré pour casser la tête au péché mortel; la Volière des Désirs privés de leurs ailes et gémissants dans la captivité; la Courtisane fanfreluchée de tous les vices du temps et coiffée de tous les ridicules. Pauvre antique quai, qu'on regarde aujourd'hui avec ses constructions, ses habitants, ses commerces, comme déparant le jeune et élégant Paris! Et c'est entre les marchandes: «Allons donc vite, voici les charrettes, qu'on prenne garde surtout à ce petit miroir... Miséricorde! le chausse-pied de Mlle Niaulin qu'on vient de mettre en pièce... Oh! si l'on me reprend jamais sur un quai... Juste ciel! n'ont-ils pas abîmé la robe de ma sœur! Et ce paquet d'éventails, où l'as-tu mis?... Eh! nos brochures, gage qu'elles seront encore ici à minuit... Que voulez-vous que j'y fasse, s'ils s'amusent à boire?... Ma commère, je crois que nous allons avoir de la pluie, cela va bien nous accommoder... A mon âge décamper, c'est bien douloureux... Je te vas taper si tu parles. Peste soit des enfants!... Eh bien, ne voilà-t-il pas la charrette qui transporte les effets de ma voisine, la nôtre ne vient pas, et la nuit qui va nous surprendre!»

Si nous nous dirigeons du côté des Boulevards, nous tombons, pour nous faire l'honneur de la promenade, sur deux petits livres au style coquet et joliment railleur.

Le premier, la «Critique sur la Folie du jour, ou la Promenade des Boulevards, 1754», est une déploration de l'abandon des promenades royales du Petit-Cours, des Champs-Élysées, des Tuileries. Et l'auteur se demande la cause de ce goût étonnant, qui peut engager un marquis à un pareil rendez-vous, où il trouve la confusion d'une multitude de carrosses mêlés à la remise et même au fiacre, un peuple ivre de vin à quatre sous, vous débitant de méchants propos, un marais, une gadoue jetant dans l'air une puanteur insupportable, des marchands de mauvaise bière, des charlatans, des jeux de chiens, un arlequin muet et sans culotte. Le second livre, qui a pour titre: «Déclaration de la Mode portant réglement sur les Promenades du Boulevard, l'an 52 des bilboquets, 8 des pantins, et 1 des navets.» débute ainsi: «Girouette élégantine des Grâces, Princesse de frivolité, Duchesse de Bagatelle et Souveraine de l'Empire des Modes. A tous Ducs, Marquis, Comtes, Barons, Petits-Maîtres, Gens du Bel Air, Plaisans, Gens oisifs, Persifleurs, Chevaliers, Militaires, Abbés, Robins grands et petits, Financiers, Duchesses, Comtesses, Marquises, Baronnes, Petites-Maîtresses, Femmes du bon ton, Bourgeoises à la mode, Précieuses, Minaudières... et autres nos sujets: Salut.» Et aussitôt commence un tableau animé, tapageur de ces boulevards des Remparts, que, mieux que l'estampe de Saint-Aubin, vous font voir les vues d'optique, représentant les boulevards de Paris près le café du Grand Alexandre, les boulevards de Paris près la porte du Temple, la vue des boulevards de Paris, prise du premier café près le Réservoir d'eau, les boulevards de Paris près la porte Saint-Antoine. Et dans la brochure on entend, pour ainsi dire, le bruit de tous ces boulevards: le son des trompettes, le fracas des tambours, l'écorchante harmonie des vielleuses, les claquements des fouets des cochers des Allemandes, des Diligences, des Dormeuses, des Vis-à-vis, des Soli, des Paresseuses, des Cabriolets, des Sabots, des Gondoles, des Berlines à cul de singe, des Haquets, des Diables, et les brouhahas répétés des amateurs de parades, et encore le grommellement bourdonnant des buveurs, et le sifflement séduisant des marchandes de nougat et des bouquetières[23].

Puis la vie de Paris descendant à la fin du siècle vers les quartiers neufs, on aura la petite chronique moqueuse des boulevards, dans les Soirées du boulevard de Coblentz.

Si nous quittons le centre de la ville, et que nous poussions à la place Louis XV, laissant, au Pont-Tournant des Tuileries, le carabas, l'immense panier, la grande voiture en osier, qu'une petite estampe de Mlle Ozanne nous montre attelée pour Versailles, nous voici à la promenade du Cours la Reine, à la promenade qu'on appelait alors du nom de Petit-Cours. La belle heure est de cinq à six heures; c'est l'heure où la noblesse se promène dans tout son faste, l'heure des gorges blanches à demi découvertes, l'heure des bouches vermeilles, jetant d'un carrosse mille petits compliments riants[24].

Un moment dans les Champs-Élysées: le Colysée, dont l'ingénieur Le Rouge a laissé une description, ornée d'un plan de l'édifice, attire tout Paris avec ses fêtes, ses expositions se développant sur seize arpents; mais ces fêtes, ces expositions ne durent que quelques années, et il ne reste d'éternel, en ce lieu, que la promenade de tous les ans de Longchamps.

Et le petit poème intitulé Longchamps (1788) nous peint l'allée ombreuse où la noblesse est seule assemblée, puis le défilé, et la baronne de B... et son cocher d'or massif, et la belle Contat suivie de Chaussade, son chirurgien accoucheur, et la voluptueuse Adeline, et Carline et Lescot, et Gontier et Chéron, et Saint-Huberty à qui l'on donne pour cocher Camerani, et Sophie Arnould en son cabriolet, coiffée d'un chapeau blanc à la plume éclatante. En 1789, «Longchamps, satire adressée par le Tiers État aux Nobles; à Verax, chez Mordant et Compagnie», demande la suppression de cet impur Longchamps, fourmillant d'abbés, de coiffeurs, de fats de toute espèce, de danseurs d'opéras, de grisettes et cætera. Une dernière brochure publiée sous le Directoire, mais sans date, et qui a pour titre: «le Départ des belles femmes de Paris en grand costume pour embellir Long-champ pendant trois jours», se termine par une liste des beautés qui ont paru à la promenade, parmi lesquelles je relève les noms de Mmes de Noailles, de Fleurieu, Tallien, de Puységur, de Chauvelin, Ducos-Fonfrède, Récamier, Molinos, d'Ormesson, de Valence, de Beaumont, de Saint-Hilaire, de Nanteuil, et des demoiselles de Malingant et de Nicolaï.