Mélite commence à avoir l'admiration attendrie, quand elle est sauvée, pour le moment, par une illumination de Tremblin, combinée avec des jets d'eau et des transparents, suivie d'un joli feu d'artifice préparé par Carle Ruggieri.
A demi vaincue, Mélite se laisse entraîner dans la salle à manger, aux murs de stuc colorés par Clérici, qui a fait le salon de Neuilly pour le comte d'Argenson et celui de Saint-Hubert pour Sa Majesté. Des bas-reliefs de même matière, dus à Falconet, représentent les fêtes de Comus et de Bacchus au milieu de trophées de chasse, de pêche et d'amours sculptés par Vassé, et qui sont au nombre de douze, et d'où jaillissent autant de torchères portant des girandoles à six branches.
Et ainsi continue l'originale séduction du marquis, qui ne fait grâce à Mélite, dans sa maison, ni du cabinet de jeu revêtu de laque de Chine, aux meubles d'étoffe des Indes brodée, aux plus belles porcelaines du Japon et de Saxe placés sur des culs-de-lampe dorés d'ors de couleur, ni du cabinet à prendre le café dont les lambris sont peints en vert d'eau, parsemés de sujets pittoresques rehaussés d'or, et dont les meubles sont en moire brodés en chaînettes, ni même du cabinet d'aisance, avec sa cuvette de marbre à soupape, sa charmille feinte, son ciel peuplé d'oiseaux, ni enfin du boudoir aux gravures, témoin de la défaite de Mélite.
Enfin, voici la paroi du cabinet qui fait face à la cheminée, et qu'emplissent deux portes, et un grand meuble à livres à figures, en poirier noirci, fabriqué sur un dessin de mon frère, et où se marie le style Louis XV avec le style Louis XVI.
Sur les portes descendent deux lourdes portières faites de tapis d'Orient, dans l'un desquels domine la nuance abricot, et dans l'autre le violet bleuissant et diapré de la prune, de ces tapis tissés d'une laine incomplètement dégraissée, et où la teinture dans le suint animal, que la toison garde encore de la bête, prend ce velouté que n'ont jamais les tapis de l'Europe. Ces tapis qu'on ne peut comparer en rien aux persans du seizième siècle, mais tout charmants en leurs soyeuses et floches couleurs, sont appelés vulgairement tapis de Caramanie. Renan, qui sait infiniment de choses, croit que la fabrication a lieu surtout dans la petite ville d'Oucha, l'ancienne capitale de la Phrygie, et il suppose que, là, s'est conservée la fabrication des tapis de l'ancienne Babylone. En ces pays, point de manufactures, mais chaque maison un atelier, où la femme et la fille, avec les yeux de coloriste de ces populations, deux ou trois fleurs placées dans une poterie, qu'elles regardent de temps en temps pour se maintenir dans la douce chromatique, travaillent dans un coin de chambre ensoleillé. Et j'ai donné, dans un de mes romans, ce joli détail fourni par l'étude d'un tapis possédé par un de mes amis: une petite mèche de cheveux de femme perdue, de distance en distance, dans le tissage de la laine, et marquant la tâche de chaque journée de l'ouvrière. Au-dessus du meuble, sous le pastel de Perronneau du vieux comte de Goyon, dont l'habit de velours noir et le cordon de soie rouge tuaient toutes les peintures de la vente Aussant, s'étagent des bronzes du Japon et de la Chine, aux deux côtés d'un ancien cloisonné.
Sur les coins, deux jardinières quadrangulaires, aux pans courbes, et sur la patine fauve desquelles se détache échevelé, avec des tortillages de queue qui ressemblent à des déroulements de serpents, l'oiseau de paradis chimérique, appelé Fong-hoang en Chine, Foô au Japon: l'oiseau des Impératrices de l'Extrême-Orient. Puis deux cornets, dont l'un est formé d'une feuille de latanier, serrée dans un nœud fait par le corps ornemental d'un délicat dragon, accompagnent la pièce du milieu. Quel charme a ce bleu des vieux cloisonnés, ce bleu qui n'est à la fois ni du bleu ni du vert, ce bleu où il y a un peu des ciels qu'a peints Véronèse, ce bleu où, en la sertissure du cuivre doré, des fleurs rouges, couleur de cire à cacheter, et des fleurs blanches, couleur de grès, éclatent dans une sourde richesse. M. de Balloy, qui a passé de longues années en Chine, comme secrétaire de la légation, me racontait, un jour, sur les bords du lac de Constance, la primitive fabrication de ces émaux cloisonnés. On ne connaît pas là-bas tout notre outillage d'Europe. L'émailleur, sa carcasse faite, ses cloisons soudées, et cela avec les doigts et deux ou trois méchants petits instruments, est assis devant le pas de sa porte, ayant devant lui un plat de feu, une espèce de four de campagne, et là il cuit et recuit, une trentaine de fois, ses émaux, soufflant son feu à grands coups d'éventail. M. de Balloy disait que la lucidité des cloisonnés chinois tient à ce que, avant que l'émail n'y soit versé, on argente l'intérieur des cloisons, dont les arêtes extérieures sont seules dorées, après l'achèvement de la pièce.
Trois bronzes japonais sont posés sur la tablette inférieure: un petit faucon, le corps aplati sur des serres énormes avec un redressement goulu de la tête; un éphèbe japonais, au bonnet de laque, à la robe décolletée, aux formes efféminées, chevauchant une mule rétive, un Kirin, l'animal fabuleux par excellence. Tête de dragon surmontée d'une corne, crête de crocodile sur le dos, corps de cheval avec des ailes membraneuses de chauve-souris, pieds de daim, tel est cet animal, dont l'apparition annonce la venue au monde d'un homme d'une intelligence et d'une bonté divines. Et l'animal lui-même, en dépit de son apparence monstrueuse, est si humain pour les créatures, qu'au milieu de la vitesse effroyable de sa course, il s'applique à ne point fouler un vermisseau.
Ces bronzes à figurations d'animaux sont tous, quadrupèdes, oiseaux, poissons, reptiles, des brûle-parfums, à petite plaque mobile s'enlevant pour laisser monter l'encens. Car les parfums jouent un grand rôle dans l'Extrême-Orient. Les Chinois en ont, de tout temps, fait venir de l'Arabie et de l'Inde, dont ils fabriquent des bâtonnets, des pastilles odoriférantes travaillées et sculptées avec le plus grand art. Nous trouvons, dans le catalogue de M. de Sallé, des paquets de hiang, ou mèches d'odeur, les unes à la senteur de camphre, les autres à la senteur de safran, et une boîte d'étain remplie de bois de calamba, bois très rare qui ne se recueille que sur la cime des plus hautes montagnes, et dont la livre, au dire de l'expert, se vendait jusqu'à deux cents ducats. Dans la vente de Guignes, notre ambassadeur en Chine sous le Directoire, il était offert, aux enchères parisiennes, un flacon de poudre jaune odoriférante, venant du Thibet,—de celle que le grand lama envoyait tous les ans à l'Empereur du céleste Empire pour fabriquer les chandelles aromatiques que l'on brûlait devant les idoles: chandelles faites, avec ce parfum, de la sciure de bois de santal, de la gomme. Le parfum, là-bas, n'est pas seulement une jouissance pour un odorat plus sensuel que le nôtre; il est, en même temps, un acte d'adoration de la divinité, poursuivie et atteinte par la fumée légère et pénétrante, dans ses reculements les plus lointains de l'humanité, et sous ses avatars les plus excentriques. C'est l'origine de ces bouteilles qui servent à l'évaporation d'eau parfumée, et de ces ting, ou assemblage de trois pièces de bronze: le vase à brûler le parfum, le vase à contenir des fleurs, le vase à placer la pelle et les pinces pour remuer les cendres. Du reste, j'ai là, sous la main, un petit plateau, dont la décoration est faite d'une inscription, qui témoigne de l'importance donnée dans les pays bouddhiques au brûlement des parfums, et à la volupté, que cet embaumement factice de l'air procure à l'homme et au dieu. Ce plateau coulé pour l'usage spécial de la maison de l'Empereur, pour le Yuen Ming Yuan, le palais des femmes, et sur lequel on apporte les bâtonnets parfumés, a pour inscription une poésie de l'empereur Kien-Long commentant les préceptes canoniques du livre intitulé Tsin-Tsé, et dont voici la traduction:
La fumée de l'encens monte jusqu'à la troisième voûte du ciel, et se répand de là vers les points cardinaux. Chaque molécule arrivant aux nobles narines du prince, de la transformation, lui fera oublier toutes les calamités de la terre.
La fumée montant en spirale est l'image figurée des dix mille bonheurs.