Toutefois, la vraie, la bonne, et, le dirai-je? la mystérieuse représentation donnée par des tapisseries, c'est celle de la nuit, sous la danse tremblotante des lueurs d'un feu qui meurt dans la cheminée. Pourquoi la peinture est-elle une création sans magie, une figuration d'êtres, auxquels l'imagination de l'enfance ne prête jamais, sous leur vernis, une existence extra-naturelle, tandis qu'elle est disposée à nourrir un commerce de curiosité, de foi, d'affection avec les personnages de tapisserie au milieu desquels s'endort son sommeil?—Et d'où viennent parfois, à de certaines heures, et sous de bizarres éclairages, les sillonnements de vie humaine qui semblent parcourir et gonfler l'immobilité de ces plates créatures de soie et de laine?

Mais la voici éteinte, la lampe!... et tout d'un coup le détail et le dessin du mobilier de la chambre, noyés dans de transparentes ténèbres, où le bleu et le rouge des tapisseries au milieu de la pâleur dorée du fond, ressemblent, au bout de quelques instants, aux coquelicots et aux bleuets d'un champ de blé mûr, enseveli dans l'épaisseur d'un brouillard. En les profondeurs livides de la glace obscure, en son luisant de perle noire, au-dessous du baldaquin blanc et de son bouquet à jour, le portrait de Jules se reflète,—tout lointain. Des filets de clarté lignent la boiserie, des scintillements dorés courent sur les baguettes de la corniche, jouent autour des poignées de bronze de la commode ventrue, pendant que le ruban sculpté du pied de mon lit se colore, en son découpage intérieur, d'une espèce de vernis de feu, d'un reflet brûlant de la braise du foyer assoupi.

Peu à peu l'obscurité se fait plus profonde, l'ombre remuante du dessus de la cheminée grandit gigantesque au plafond, et les colorations de la tapisserie, comme retournées contre le mur, semblent montrer l'écheveau brouillé de leur envers. A ce moment du foyer qui crépite, s'échappe un éclair qui parcourt la pièce d'une raie flamboyante, semblable au tortil colère de la mèche d'un coup de fouet, un second dans lequel s'entrevoit, un instant parmi l'invisible, une corbeille de fleurs, un troisième qui montre une jupe de femme se dessinant comme sous un courant de vaguettes roses, et d'autres éclairs encore, qui jettent, en une langue de flammes, sur le torse svelte ou le jarret nerveux d'une figure d'ombre, la lumière allongée et la tromperie d'un mouvement de danse ou de marche qui commence... C'est alors, coup sur coup, une succession de fulgurations, des tressaillements et des battements de lueurs ignées, des évanouissements et des rallumements d'incendies, un tremolo saccadé sur la muraille, de nuit et de jour, et où, dans l'éternel tressautement lumineux, pareil à une agonie de lumignons, la pastorale galante, avec ses visages de femmes, couleur de pêches vertes, semble s'animer d'une trépidation humaine dans du fantomatique souriant,—et que vos yeux regardent avec un peu un rêve qu'ils ont déjà sous leurs paupières demi-fermées. Puis, un silence dans la cheminée, et une grande ombre tranquille qui monte dans la pièce, et qui a l'air de recouvrir d'une housse grise les tapisseries, et leur vie de minuit... et après quelques minutes, en l'effacement général de tout, revient doucement un ton argenté dans le ciel des médaillons, avec le dessin,—le dessin qu'y voit votre mémoire.

Jeune, il est loisible de coucher dans un chenil. Vous avez autour de vous la bonne odeur de votre santé, et l'illumination de votre jeunesse. Mais à l'heure où l'on devient vieux, malingre, souffreteux, il faut songer à meubler pour la maladie un coquet logis, où elle sera moins laide pour les autres et pour soi-même, et se préparer, au milieu d'élégances, à accueillir la Mort en délicat!

CABINET DE L'EXTRÊME-ORIENT

Contre la porte, c'est une petite vitrine en bois de poirier noirci, semblable à un grand cadre, et qui contient des netskés.

Les netskés sont de petites sculptures d'ivoire ou de bois, percées de deux trous, au moyen desquels le Japonais retient par un cordonnet, à sa ceinture, la boîte à médecine, la blague à tabac, l'étui de pipe qu'il porte sur lui.

C'est pour ainsi dire une breloque-bijou, à la confection de laquelle travaille toute une classe de fins et délicats artistes, généralement des spécialistes, qui se consacrent exclusivement à la représentation d'un objet ou d'une créature: ainsi l'on parle d'une famille qui, depuis trois générations, sculpte, au Japon, des souris, rien que des souris. A côté de ces artistes professionnels, dans ce peuple manuellement adroit, il y aurait des sculpteurs de netskés amateurs, s'amusant à sculpter pour eux-mêmes un petit chef-d'œuvre. Un jour, M. Philippe Sichel, s'approchant d'un Japonais qui entaillait, sur le pas de sa porte, un netské déjà très avancé, lui demandait s'il voulait le lui vendre, quand il l'aurait fini. Le Japonais se mettait à rire, et finissait par lui dire qu'il en avait bien encore pour dix-huit mois, en lui en montrant un autre à sa ceinture, qui lui avait coûté plusieurs années de travail. Et la conversation s'engageait entre les deux hommes: l'artiste-amateur avouait à M. Sichel «qu'il ne travaillait pas comme cela tout d'une haleine... qu'il avait besoin d'être en train... que c'était seulement certains jours... des jours où, après avoir fumé une ou deux pipettes, il se sentait dispos, gai»; enfin lui laissait entendre qu'il avait besoin, pour ce travail, d'heures d'inspiration.

A l'époque de la fabrication soignée des netskés, les ivoiriers japonais employaient le plus bel ivoire, cet ivoire laiteusement transparent qui prend avec le temps cette belle patine, ce doux jaunissement, cette chaude pâleur qu'il ne faut pas confondre avec le saucement des netskés modernes, fabriqués avec les qualités les plus inférieures de la dent d'éléphant, de la dent de morse, d'os même de poissons,—netskés ayant quelque chose, dans les sébiles où ils sont amoncelés, de vieilles molaires dans un crachoir de dentiste. Même comme l'ivoire fut toujours un objet d'importation au Japon, et par conséquent a été toujours assez cher, la forme bizarre, étrange, extravagante d'un netské ancien vous est expliquée par le désir de l'ivoirier d'utiliser toute sa matière première; mais, il faut le dire, ç'a été souvent pour l'artiste l'occasion de trouver les conceptions les plus ingénieuses et les combinaisons de lignes les plus imprévues.

Les anciens ivoires sont en général laissés à leur couleur naturelle, sauf une discrète teinte de rouille dans des parties fuyantes; seuls les animaux sont presque toujours teintés du fauve de leurs poils ou de leurs plumes. Chez les personnages, les cheveux, la barbe, les poils, les détails d'armures, de costumes, etc., tout trait d'ombre, enfin, est gravé en noir, les yeux quelquefois sont exécutés en émail, la bouche parfois est colorée en rouge, des barbes blanches aussi sont faites en pierre dure, et il arrive, mais très rarement, que quelque ornement a été fait d'un grain de corail, d'un rien de verre coloré.