Shiô Gui, accroupi à terre, et occupé à repasser un sabre sur une pierre, sa grande barbe noire répandue autour de lui. Ivoire exprimant supérieurement la calme violence d'une action, où se lit la sauvage concentration d'une vengeance. Cet ivoire est signé: Jugio Joudyo.
Un sennin, un personnage saint, à la grande barbe grise, au haut front semblable au front du dieu de longévité, drapé, encapuchonné, et tenant une lanterne.
Un ascète. Assis à terre, la loque qui l'habille coulée de la courroie l'attachant au-dessus d'une de ses épaules, de grandes boucles d'oreilles pendant au bout de ses oreilles avachies, des anneaux serrant ses biceps atrophiés, il tient de la main droite un petit bâton de cèdre, surmonté d'une touffe de rubans de papier, avec lequel les personnages saints et les prêtres font des exorcismes et purifient l'air des influences diaboliques. C'est un triomphe pour les ivoiriers japonais de rendre l'étisie de la sainteté de là-bas, et de reproduire l'émaciement de ces membres et le parcheminage de ces visages. Et vraiment il n'est guère possible de mieux et plus savamment sculpter une ostéologie, recouverte d'une peau desséchée et ridée, que dans cette figurine. Mais l'ivoirier a fait plus, il a donné au visage l'expression morale de l'hébétement sénile; d'un rien même d'émail coulé sous les paupières, il a fait à ce vieillard, je ne sais comment, le regard de la vieillesse avec sa buée. Il n'y a pas à dire, c'est de l'art, s'il n'était pas japonais, que le public français trouverait de l'ordre le plus élevé;—et, chose curieuse, la draperie, avec ses petits plis fripés, n'est pas sans analogie avec les draperies italiennes d'albâtre du quatorzième siècle. Cet ivoire est signé: Shisa-Kazou.
Maintenant des scènes de mœurs et d'intérieur:
Un armurier assis sur une natte, forgeant à grands coups de marteau une lame de sabre posée sur une enclume. Ses bras sortent des amples plis d'une longue robe, et il a sur la tête le bonnet de la noblesse. C'est la mise en scène, dans une amusante sculpture, de l'anecdote donnée par M. Mitford dans ses «Tales of Old Japan». L'armurier, échappant au mépris des professions d'art et d'industrie, professé par l'ancienne société féodale, a seul le droit, quand il arrive à l'opération délicate de souder et d'aciérer sa lame, de fermer le devant de sa boutique et de s'affubler d'un costume de cour. Cet ivoire est signé: Shoô wonsaï.
Trois prêtres de la déesse Benten tournoyant dans une danse circulaire, en jouant du tambourin, dont les interminables batteries ont pour but, dit M. Aimé Humbert, d'éloigner les malignes influences des méchants esprits. Cet ivoire est signé: Fô-Mïn.
Un vieux peintre accoudé à une petite table à écrire, où sa main repose sur un rouleau à demi fermé. De son pinceau, il montre derrière lui un écran sur lequel est représentée une tige de prunier sauvage. Et derrière l'écran est gravée la poésie, inspirée par les fleurs du prunier, et dont le sens est à peu près celui-ci: Les fleurs de prunier, amies de la neige, tombent comme la neige.
Un jeune garçon, en costume sacerdotal, un enfant de chœur des sept sages, déroule de ses deux mains, à la hauteur de sa poitrine, un rouleau d'écriture sacrée, semblable à un phylactère. Ivoire aux draperies du plus beau style. Cet ivoire est signé: Shoô ming.
Un jongleur japonais, tout en dansant, fait tomber à terre, d'une gourde tenue au-dessus de sa tête, les grands dés triangulaires d'un jeu de chô-ghi. Cet ivoire est signé: Tomô tada.
Shidouka, maîtresse de Yossi Tsouné, célèbre guerrier, danse devant Yoritomo, frère de Yossi Tsouné. Shidouka mime une no, une de ces danses de cour tombées en désuétude, une sorte de pantomime aux mouvements lents, cadencés, indolents. Elle est coiffée du bonnet en forme de cône et attaché par de longs cordons, spécial à ces danses, et son corps se perd noyé dans des étoffes, soulevées en de lourdes ondes qui ont une grâce sérieuse, sévère. D'une main elle s'évente, et l'autre, retournée derrière sa tête, disparaît dans l'ampleur d'une manche retombante. Sous les plis de la robe se recroquevillent de petites plantes de pied voluptueuses.