La Gruthuse avait été fait prisonnier dans l'action. Le sire de Corthuy, que nous avons vu remplir avec lui les fonctions de capitaine, combattait-il à ses côtés et partagea-t-il son sort? Toujours est-il qu'il était absent de Bruges lorsque son fils aîné y arriva, de retour d'Italie, le 21 avril 1480.

Jean alla loger chez son frère Arnout, et ne rentra à la maison paternelle que quelques mois après, sans doute parce qu'alors Anselme y était revenu.

Les moyens de communication et de publicité étaient encore bien imparfaits. Le baron de Corthuy savait probablement cependant que son parent italien, si plein, à Milan, de prévenances pour lui, avait été arrêté, par ordre de Galéas, et enfermé au château de Crémone. Anselme se réjouit en apprenant qu'après que le duc fut tombé sous les poignards des conjurés, le comte de Renda avait non-seulement été remis en liberté, mais que la régente l'avait placé à la tête du gouvernement de Gênes. Lorsque ensuite Jean Adorne raconta encore à son père comment Prosper, devenu de nouveau suspect à la cour de Milan et cédant aux instances du roi de Naples, avait repris le titre ducal; comment, mal servi par la sévérité qu'il déploya lui-même contre ses ennemis, trahi par l'épée vénale d'Obietto Fieschi, faiblement secondé par Ferdinand, il s'était vu réduit à gagner, à la nage, une galère aragonaise, Anselme dut se rappeler la devise des Adorno et des grandeurs humaines: Tout passe[108]!

Ces étranges vicissitudes, ces péripéties rapides, furent entre le père et le fils un fréquent sujet d'entretien; mais les affaires de leur propre pays attiraient encore, à plus juste titre, leur attention.

La situation de la Flandre ne répondait pas aux brillantes espérances que Maximilien avait données à son début. Ce n'est point qu'il manquât de qualités dignes d'un prince et faites pour le relever. D'illustre race, jeune, de bonne mine, brave, ami des lettres, qu'il cultivait lui-même, et des sciences, qui lui durent beaucoup en Allemagne, il avait, dans l'esprit et l'imagination, du poëte et du chevalier, mais trop peu de suite dans les idées et jamais d'argent dans ses coffres. Les Trois Membres se montraient mal disposés à les remplir; la guerre avec Louis XI, quelquefois interrompue par des trêves, ou reprise avec des chances diverses, fatiguait la Flandre. Deux partis s'y disputaient la prépondérance: l'un, qui avait pris le dessus après la mort de Charles le Hardi et défendait les concessions obtenues ou arrachées alors, avait son siége principal à Gand; l'autre, qui voulait fortifier l'autorité du prince, dominait à Bruges. Les rivalités allaient au point que Jean de Dadizeele, grand bailli de Gand, que nous avons également nommé plus haut, fut lâchement assassiné, à l'instigation de Josse de Lalain.

On est heureux de vivre en un temps où les passions sont mieux contenues et où règnent les lois, l'ordre et la justice. Il faut en convenir pourtant, la courte période dont nous parlons ici ne pouvait faire regretter aux hommes paisibles la domination tumultueuse et sanglante des métiers. Ces jours allaient revenir.

La duchesse Marie portait, dans les exercices de corps, quelque chose de l'ardeur que son père déployait à la guerre. L'hiver, elle glissait sur la glace. En tout temps, elle lançait impétueusement son cheval, peu soucieuse du péril ou des obstacles. Un jour qu'elle chassait au faucon, sa monture se renverse sur elle; une blessure qu'elle cache s'envenime: elle meurt à l'âge de 25 ans, le 28 mars 1482[109].

Ainsi finissait, un siècle après la journée de Rosebecque, la puissante maison de Bourgogne, et une suite de combats entre les princes de cette race et les grandes communes avait comme jalonné l'intervalle. Chose étrange! au sortir de ces luttes entre deux causes qui employaient, l'une et l'autre, les armes et les supplices, le nom de Bourgogne conserva dans nos contrées un caractère de grandeur imposante qui lui faisait une sorte de popularité.

L'étendard symbolique de cette maison semblait un drapeau national; nous l'avons vue, nous-même, plus d'une fois se déployer dans les réunions et les jeux des villageois, dépositaires des traditions qui s'effacent et dont ils ne pourraient expliquer l'origine. Quand la dernière trace de ces impressions aura disparu avec la dernière de ces vieilles bannières, l'histoire, tout en notant l'altière ambition et les représailles cruelles de nos princes de la dynastie de Valois, n'en constatera pas moins que c'est autour de la croix de Bourgogne que les provinces belges formèrent, au quinzième siècle, leur brillante constellation.

Par le mariage de Marie avec Maximilien, l'œuvre des ducs de Bourgogne passait à la maison d'Autriche, dont le nom, à côté de celui d'un Philippe II, rappelle pour les armes, les arts et la paix, ceux de Charles-Quint, d'Albert et d'Isabelle et de Marie-Thérèse. Malheureusement, Maximilien n'avait pas montré assez de sagesse et de modération pour que son autorité fût acceptée sans lutte pendant la minorité de son fils. La Flandre eut la paix avec la France, mais elle eut à la fois, dans son propre sein, la guerre étrangère et la guerre civile. Il n'est point dans nos annales de plus triste époque: la licence des corps armés et l'effervescence de la multitude, les vengeances répondant aux vengeances, de toutes parts, les ravages, les divisions, les supplices, laissent au moins douter si la régence incontestée de Maximilien eût pu être plus funeste. Bruges reçut le coup fatal, et après les convulsions de l'agonie, tomba épuisée et pantelante sur les tronçons de ses colonnes d'or.