L'émotion fut grande dans la chrétienté. La guerre sainte est prêchée; Philippe s'y prépare: c'était encore, dans l'opinion publique, la plus glorieuse des entreprises. Elle excitait vivement les esprits; mais elle ne remuait plus les âmes dans leurs plus intimes profondeurs. Pie II, de ses derniers regards, vit se dissiper cette croisade qu'il avait en vain réchauffée du feu de son zèle et de son éloquence.
L'Occident avait d'autres soins. Louis XI était monté sur le trône[21] et la lutte s'engageait entre lui et l'héritier de Philippe le Bon. Rapprochés par l'asile que Louis avait trouvé, comme dauphin, dans les États de la maison de Bourgogne, Charles et lui avaient appris, dès lors, à se haïr l'un l'autre. Aussi était-il difficile de se montrer plus différents par les qualités personnelles. Charles déploya celles de l'homme de guerre, excepté la prudence. Il aimait en tout l'éclat et s'irritait contre les obstacles. Juste, accessible, capable de bons sentiments, il outrait jusqu'à ses vertus, et devenait cruel quand l'orgueil et la colère l'emportaient. Louis savait montrer, à l'occasion, du sang-froid et du courage; mais il n'envisageait que le succès. Modeste dans son extérieur, rusé, narquois, il semblait accepter l'outrage, mûrissait et savourait la vengeance. Indiscret quelquefois, ou trop confiant dans sa propre finesse, il cédait à propos, gagnait à tout prix ceux qui pouvaient le servir et attendait son jour. Alors il agissait avec une vivacité qui allait jusqu'à la pétulance.
Lorsqu'il commença à régner, Philippe le Bon gouvernait encore. Charles arrache son père vieillissant à l'influence des Croy, le fait entrer dans la ligue du Bien public, conduit en France une armée et débute, à Montlhéry, par une victoire douteuse, mais que confirment les résultats; véritable mesure des succès militaires. (1465.)
Cette année, Anselme perdit l'oncle dont nous avons parlé, et il portait encore le deuil de son père. Pierre Adorne, devenu veuf, s'était retiré dans la chartreuse du Val-de-Grâce, près de Bruges, que cette famille contribua à orner. Il y trouvait un de ses fils. Ce dut être un assez touchant spectacle de voir le jeune homme accueillir le vieillard au seuil de ce dernier asile, dont leur tombe, à tous deux, ne serait qu'une continuation, ou plutôt une heureuse délivrance; car ils ne voyaient dans la mort qu'une rayonnante immortalité. Au père venant chercher la paix du cloître, le fils en pouvait enseigner les austérités. Pierre en donna à son tour l'exemple et partit pour son dernier voyage, avec la foi et la piété qui lui avaient inspiré les deux autres.
Jusque vers ce temps, Anselme avait fréquemment rempli des fonctions civiques, surtout celles de capitaine de l'un des six quartiers de Bruges. Son nom ne reparaît plus ensuite dans les fastes communaux pendant un laps de huit années; il fallait que d'autres occupations lui fussent survenues. Nous avons vu la mère du comte de Charolois, Isabelle de Portugal, le traiter avec une faveur marquée, et le jeune prince associé à ces témoignages de bienveillance et de distinction; lorsque Charles prit en main les rênes des affaires et qu'ensuite il succéda à Philippe le Bon, en 1467, la carrière politique d'Adorne dut s'en ressentir. Si le titre militaire qu'il portait sous la duchesse Marie montre qu'il servit la maison de Bourgogne de son épée, les négociations diplomatiques dont il allait être chargé, l'accueil qui l'attendait dans plusieurs cours, font voir qu'il occupait, dès à présent, un rang distingué à celle de Charles. Cette position lui assignait une place dans les cérémonies et les fêtes auxquelles le troisième mariage du duc donna lieu[22]. Ce prince épousait Marguerite d'York, sœur d'Édouard IV, femme à l'âme virile, réservée à un rôle politique important. Elle descendit à l'Écluse, et le mariage se fit à Dam, deux endroits aussi solitaires et aussi paisibles aujourd'hui, qu'ils furent alors pleins de bruit, de foule et d'éclat.
Nous n'entreprendrons pas de décrire ce concours de grands et de «tant d'autres chevaliers et nobles hommes,» ces pompes, ces magnificences, après Olivier de la Marche qui dans sa lettre «à Gilles du Mas, maistre d'hôtel de monsieur le duc de Bretaigne, a recueilly grossement et» ajoute-t-il avec trop de modestie, «selon son lourd entendement, ce qu'il a veu en cette dicte feste.» Que pourrions-nous dire de plus ou de mieux que lui, de l'entrée de la duchesse à Bruges, par la porte de Sainte-Croix, «de sa noble personne vestue d'un drap d'or blanc, en habit nuptial,» des dames qui suivaient sa litière, les unes sur de blanches haquenées, les autres dans de riches chariots, et surtout de «la duchesse de Nolfolck qui estoit une moult belle dame d'Angleterre?» Comment renfermer dans le cadre que nous avons choisi, la vive peinture de ces banquets qui furent donnés dans une salle construite exprès, tendue d'une tapisserie toute d'or, d'argent, de soie, «où estoit compris l'avénement du mistère de la Toison d'or;» des trois entremets mouvants: la licorne chargée d'un léopard qui présenta au duc une fleur de Marguerite; le lion portant une bergère; le dromadaire «enharnaché à la manière sarrasinoise;» enfin du pas d'armes,[23] de l'arbre d'or, avec son nain, son géant enchaîné, ses blasons, ses pavillons, ses emprises, ses grands coups?
Le duc se montra, à cette occasion, dans un appareil que nous allons décrire, après avoir donné une idée de sa personne. Ce prince n'avait point hérité de la taille élevée du fondateur de sa maison; mais il était, comme lui, robuste et membru. Le sang méridional de sa mère paraissait à la noire chevelure qu'il tenait d'elle; il avait les yeux bruns, le nez aquilin, le menton légèrement proéminent. Il parut, monté sur un cheval «harnaché de grosses sonnettes d'or, lui vestu d'une longue robe d'orfaverie, à grandes manches ouvertes, la dicte robe fourrée de moult bonnes martres.» C'est dans cet habillement «moult princial et riche» qu'il se rendit, entouré de ses chevaliers et gentilshommes, de ses archers et de ses pages, à l'hôtel où il devait assister à la joute. Les spectateurs ne formaient pas la partie la moins animée du spectacle; tels étaient leur nombre et leur empressement, que non seulement le pourtour de la lice, mais les maisons et les tours d'où l'on pouvait l'apercevoir, étaient encombrés de curieux.
L'entrevue de Péronne, l'expédition contre Liége, et le désastre de cette cité belliqueuse et infortunée, sont des faits historiques que nous ne pouvons qu'indiquer; nous avons à en raconter un bien moins important, mais qui devait avoir une tout autre influence sur l'avenir d'Anselme.
Certain jour de l'année 1469, un long cortége s'arrête devant Jérusalem: c'est ainsi qu'on nommait l'ensemble de bâtiments dont nous avons déjà parlé plus haut. On voyait des écuyers, des serviteurs; bientôt on aperçoit une jeune étrangère dont les traits nobles et doux portaient une empreinte de fatigue et de tristesse; à ses côtés paraissaient un vieillard et un chevalier, tous deux de mine haute et fière.
Cette visite n'était pas inattendue: Anselme et Marguerite avaient revêtu leurs habits de cour et s'empressent d'accueillir ces nobles hôtes avec les égards dus à leur rang et à leur malheur. Pour trouver l'explication de cet incident, il faut nous transporter dans une autre contrée où nous verrons bientôt Anselme se rendre; c'est une époque dans sa destinée.