Au milieu des nombreuses entreprises qui l'occupaient, ce prince n'oubliait pas l'affaire de Perse.
Quoique la mort du duc de Guyenne lui eût enlevé un appui et qu'il eût combattu de nouveau en France avec des fortunes diverses et un succès douteux, il semblait à l'apogée de sa puissance. A la faveur d'une nouvelle trêve, il se rend maître de la Gueldre qu'il avait acquise du duc Arnout, tiré par lui de la prison où le tenait un fils dénaturé. Ainsi se complétait successivement l'union des Pays-Bas sous la domination du duc de Bourgogne. Liége et Utrecht subissaient son protectorat. L'Artois, la Bourgogne, la Franche-Comté étaient un ancien patrimoine de cette maison. En Alsace, Charles avait reçu en nantissement, sinon acquis, le comté de Ferrette. Il convoitait la Lorraine. René d'Anjou lui faisait espérer la Provence par testament. Il attendait de l'Empereur la couronne royale. Par un traité avec Édouard VI, il partageait la France. S'étendant déjà en idée au delà des Alpes, il avait, dit Commines, de grandes fantaisies sur le Milanais. Peut-être le diadème de l'empire d'Orient brillait-il de loin à ses yeux, comme plus tard à ceux d'un autre Valois[93]. Du moins, le rôle de champion de la Chrétienté tenait place dans ses rêves de gloire et pouvait certes, en ce moment, tenter une noble ambition.
Où s'arrêteraient les armes de Mahomet II? Nous avons vu leurs rapides progrès. Plusieurs États chrétiens étaient envahis; l'Allemagne et l'Italie étaient menacées. C'était comme une faveur inespérée de la Providence, que, dans de telles conjonctures, le Sultan trouvât un rival dans un prince musulman qui allait le prendre à revers, tandis que l'Europe s'apprêterait à faire face au barbare conquérant.
Déjà, en 1461, Philippe le Bon, qui préparait alors une expédition contre les infidèles, avait reçu une ambassade envoyée par des princes de l'Orient, et l'un de ceux dont on lui promettait le concours était le roi de Perse[94]. Nous ne pensons pas néanmoins que ce fut celui dont il était maintenant question, appelé Assembei par l'historien Bizaro et plusieurs contemporains, Usong par Haller, et enfin Assan-Beg, vulgairement nommé Housson-Cassan dans notre Itinéraire. Voici ce qu'on y lit à son sujet, et ce fut sans doute la substance des entretiens que le sire de Corthuy eut avec le duc de Bourgogne sur le prince musulman:
«C'est surtout pour résister aux fréquentes attaques d'un si redoutable voisin que le Soudan d'Égypte entretient à Alep un corps considérable de Mamelucks. Assan-Beg égale presque en puissance le Grand-Turc. Il y a peu d'années, il se rendit maître de la Perse et vainquit, avec un grand carnage, Jansa, successeur du fameux Tamerlan. La Chaldée où fut Babylone, la Silicie, la Mésopotamie, la Capadoce, l'une et l'autre Perse, l'une et l'autre Arménie, la Médie jusqu'à la Scythie ou Tartarie, lui obéissent. Il a épousé une fille[95] de l'empereur de Trébisonde, et en conséquence il a plusieurs fois réclamé ce pays, du Turc qui s'en est emparé. Cette demande n'étant point écoutée, il se prépare à la guerre. Il a même envoyé un ambassadeur que nous vîmes à Venise, tant à cette République qu'au grand maître de Rhodes, pour contracter alliance et former une ligue. Plaise au ciel que ce dessein s'accomplisse! C'est une voie qui s'ouvre pour arrêter les progrès du Turc et renverser sa puissance.»
Quoique ces renseignements appellent quelques rectifications, ils sont exacts en général, et lorsque l'on considère avec quelle difficulté les informations étaient alors obtenues, l'on doit reconnaître que le sire de Corthuy n'avait rien négligé pour s'en procurer de sûres et avait mis soigneusement à profit les occasions qui s'en étaient présentées à lui, soit dans le Levant, soit en Italie.
Suivant les orientalistes, le véritable nom du conquérant de la Perse était Hassan, et il fut surnommé le Grand, en arabe Al Thouil ou Al Thawil, en turc, Uzum, soit à raison de sa taille, soit à cause de ses exploits et de sa puissance. De là le nom d'Ussum Cassan, sous lequel il est le plus généralement connu.
On lui trouvait une analogie de traits avec les Tartares, conquérants de la Perse; cependant il appartenait à une dynastie de Turcomans, dite du Mouton Blanc, qui gouvernait l'Arménie.
Ayant succédé, en 1467, à son frère Géhangir, il défit Géhan Schah, sultan de la race du Mouton Noir, auquel il enleva les États que ce souverain ou ses prédécesseurs avaient conquis dans la Mésopotamie, la Chaldée et la Perse. Il vainquit ensuite le sultan Abu-Saïd, issu de Tamerlan, et lui enleva le Khorassan et la Transoxane.
D'antique lignage, mais nouveau souverain, il crut ajouter à l'éclat de sa puissance en épousant Despoïna, nièce d'un Comnène qui gouvernait une partie de l'Asie Mineure avec le titre d'empereur de Trébisonde, et cherchait, de son côté, un appui auprès de Hassan contre les armes de Mahomet II.