Par un de ces enchaînements bizarres qui déjouent les calculs, le triomphe de Philippe le Hardi inaugurait une puissance longtemps rivale de la France. Un Gantois, comme les Artevelde, mais sorti du vainqueur, devait achever de rompre le nœud féodal entre ce royaume et la Flandre. Il devait dans Madrid, l'une des capitales de son empire sur lequel, disait-on, le soleil ne se couchait point, faire consacrer la limite que les Flamands tracèrent pendant quatre siècles, avec leur sang, de Bavichove[6] à Guinegate[7].
C'était une triste victoire que celle de Rosebecque pour Louis de Male qui la devait à des armes étrangères. Pour les Brugeois, vaincus à côté des Gantois, la défaite était presque une délivrance; ils relèvent les étendards du comte sur leurs murailles mutilées. La guerre n'était point finie: Anglais, Bretons, ceux-ci, sauvages auxiliaires de Louis de Male, ceux-là, alliés de Gand ou croisés pour le pape Urbain contre les Clémentistes, qu'ils s'obstinent à trouver en Flandre, ravagent à l'envi cette terre glorieuse et désolée.
Parmi les capitaines qui conduisaient à la défense des murs, à peine rétablis et de nouveau menacés, l'élite de la population brugeoise, on remarque un arrière-petit-fils d'Obizzo. C'était Pierre Adorne, personnage considérable à qui Philippe le Hardi confia la surintendance de ses domaines en Flandre et en Artois, qui fut deux fois bourgmestre de la commune et remplit les fonctions de premier bourgmestre, l'année même où Antoniotto dirigeait contre Tunis une flotte commandée par son frère Raphaël et portant, outre l'armée génoise, un corps de chevaliers et d'écuyers, sous la conduite du duc de Bourbon (1388).
Parmi ces nobles pèlerins, plusieurs appartenaient à la Flandre[8]; en sorte que l'emprise n'y eut pas peu de retentissement, et l'éclat qu'elle répandait sur le nom d'Adorne était partagé par la branche flamande. Aussi tenait-elle à honneur, comme on le voit dans Sanderus, d'être ex præclara ducum Genuensium prosapia, de l'illustre maison des ducs[9] de Gênes.
Un fils de Pierre Adorne et dont le prénom était pareil, chevalier, suivant le même auteur, épousa Élisabeth Braderickx, fille du seigneur de Vive, d'une maison flamande, noble et ancienne. C'est de ce mariage que naquit Anselme, le 8 décembre 1424.
III
Jérusalem.
L'hospice et l'église. — Le Saint-Sépulcre à Bruges. — Le double voyage d'Orient. — Eugène IV. — Le luxe des vieux temps. — L'éducation des faits. — Siége de Calais. — Politique de Philippe le Bon.
Si la famille d'Anselme était évidemment de celles qui penchaient pour l'élément monarchique de nos vieilles institutions, elle ne laissait pas d'être populaire par ses services et le noble usage quelle fit de sa fortune. Bruges lui dut des fondations utiles et l'église dont nous avons parlé. Construite par l'aïeul, le père et un oncle de notre voyageur, à l'imitation de celle du Saint-Sépulcre de Jérusalem, elle en retrace les parties principales. Elle est remarquable par le globe teint de vermillon qui couronne sa tour flanquée de deux minces tourelles, sa disposition intérieure, ses belles verrières[10], ses monuments funéraires, et surtout par la représentation du divin tombeau, que renferme l'une des tourelles.