Cet intérieur, c’est la Turquie d’Asie.

C’est là que je conduirai le lecteur qui voudra bien me suivre. Quant à ceux qu’effrayeraient les ennuis inévitables d’une lointaine excursion, je les rassurerai en leur disant qu’ils ne feront que visiter l’Anatolie, trait d’union entre les provinces d’Europe et celles d’Asie.

Mais si la traversée du Bosphore est courte, la différence qui existe entre les mœurs de l’une et de l’autre rive est grande.

A Constantinople, en effet, il est difficile de voir le Turc sous son véritable aspect, avec sa nature propre, dans toute son autochtonéité, s’il est permis de s’exprimer ainsi : à Péra et à Galata il affecte trop les allures européennes, à Stamboul on n’en peut rien savoir, car il ferme son intérieur. Ici il se méfie et n’ouvre pas sa porte ; là, en contact permanent avec les chrétiens, il courbe la tête, il se sait débiteur et il fait bonne mine à ses créanciers.

En Asie il en est différemment. Le Turc est ici chez lui, bien chez lui. Il ne craint point l’expulsion, comme à Constantinople. Il ne dédaigne point de se montrer à l’étranger sous son véritable aspect. Ne redoutant rien, — pour le présent du moins, — il entrebâille assez facilement ses portières ; il se fait voir hospitalier ; il ne cache ni ses qualités ni ses défauts ; il apparaît bien réellement tel que la nature l’a créé ; il est lui.

Et, — fait à remarquer, — plus on s’éloigne des côtes, plus on avance dans l’intérieur, plus on se prend de sympathie pour cette race, rebelle en réalité à ce que l’on appelle en Europe les progrès de la civilisation, mais possédant d’instinct les vertus primordiales de la nature humaine — bravoure, honnêteté, justice et charité — qui rayonnent au-dessus des conventions sociales avec le même éclat que le soleil sur notre planète.

Ce n’est point là un paradoxe. J’en appelle à tous ceux qui ont visité l’intérieur de la Turquie d’Asie. N’ont-ils point observé que les hommes de race turque sont d’autant meilleurs qu’ils ont eu moins de rapports avec les Européens ?

Dans une note de Childe Harold, lord Byron dit : « Les Ottomans, avec tous leurs défauts, ne sont pas méprisables ; égaux au moins aux Espagnols, ils sont supérieurs aux Portugais. S’il est difficile de dire ce qu’ils sont, il est aisé de dire ce qu’ils ne sont pas ; ils ne sont pas trompeurs, lâches, assassins ; ils ne brûlent pas les hérétiques ; ils sont fidèles à leur Sultan jusqu’à ce qu’il devienne incapable de régner, et à leur Dieu, toujours, sans inquisition. »

Le comte de Marcellus, dans ses Souvenirs d’Orient, parle de même : « Pourquoi calomnie-t-on ce peuple ? dit-il. — C’est qu’il n’est pas connu ; c’est qu’il faut avoir vécu avec cette nation et étudié à dessein ses habitudes, en avoir même ressenti les effets et l’influence pour la deviner. C’est qu’il faut chercher longtemps le sens de sa politique et de sa religion ; enfin méditer ce Koran, qui cache sous une véritable poésie de sages préceptes empruntés à notre Évangile. »

Je pourrais citer bien d’autres autorités et d’aussi illustres. Le malheur, c’est que l’on aurait beau arriver les mains pleines, il y a fort à parier que la masse préférerait continuer à accepter les traditions courantes, fussent-elles même mille fois fausses et erronées.