Ceci dit, c’est une véritable consolation d’avoir à constater que, dans cette clientèle catholique que nous possédons en Orient, s’il y a beaucoup d’ivraie, on rencontre encore cependant, de ci de là, quelques bons grains.
En voici toujours un.
Brousse possède une mission des sœurs de la Charité. Elles sont là cinq braves et méritantes filles qui font réellement honneur à la tradition française. Elles distribuent des secours et des médicaments aux malheureux sans distinction de religion et de nationalité ; elles apprennent les éléments de notre langue annuellement à plus d’une centaine d’enfants, arméniens pour la plupart.
Les lettres suivantes peuvent donner au lecteur une idée exacte de la situation des sœurs de Charité en Anatolie, et montrer qu’en dehors de toute idée religieuse, c’est l’intérêt du pays de les protéger, de les encourager et au besoin de les secourir.
I
Brousse, le 11 août 1880.
Monsieur l’Ambassadeur,
Un incendie a détruit tout un quartier de cette ville dans la nuit du vendredi 7 courant. La maison occupée par les sœurs de la Charité, ainsi que l’église qu’elles viennent de faire construire, se trouvant à proximité de cet incendie j’ai cru de mon devoir de m’y rendre. Le feu heureusement s’est arrêté à la maison voisine, séparée de celle des Sœurs par un jardin, et il n’y a eu aucun dégât.
Je profite de cette circonstance pour signaler à Votre Excellence l’état déplorable dans lequel se trouvent les divers corps de bâtiments qui constituent dans cette ville la propriété des sœurs de Charité. Seules les salles consacrées à l’école offrent encore une sécurité relative, mais les autres pièces menacent ruine ; les toits sont percés à jour, les plafonds et les planchers sont disjoints, les poutres pourries, les murs lézardés laissent voir de larges ouvertures. Si, par malheur, une des flammèches de l’incendie tombée sur cette maison n’avait pu être éteinte à temps, tout cet ensemble n’aurait fait qu’un feu rapide.
Les sœurs qui rendent ici de grands services en apprenant chaque année notre langue à plus de cent élèves, filles et garçons, ont fait dernièrement de grands sacrifices pour la construction d’une église. Ce n’est même que grâce à un concours généreux dû à l’initiative privée de M. Devaux, l’un des directeurs de la Banque ottomane à Constantinople, qu’elles ont pu trouver les fonds nécessaires à l’achèvement de cette église. Elles sont en ce moment hors d’état de faire les dépenses nécessaires à la réparation de l’immeuble qu’elles occupent à Brousse. Il y a cependant urgence, sinon cet immeuble s’écroulera un de ces jours, et les sœurs se trouveront sans abri. J’ajoute que si ce malheur venait à se réaliser et que les sœurs fussent par cela même dans la nécessité d’interrompre provisoirement les leçons qu’elles donnent aux enfants, il y aurait à craindre que les missions anglaises protestantes établies dans cette ville ne recueillent une grande partie des élèves des sœurs ; alors l’œuvre entreprise, il y a déjà longtemps, et aujourd’hui dans un état prospère, serait peut-être à recommencer entièrement. C’est là une des principales raisons qui me font me permettre d’appeler sur cet état de choses toute la bienveillante attention de Votre Excellence. Veuillez, je vous prie, agréer… — E. D.