—Barraton! L'oubliez-vous? Avouez que vous m'en avez voulu; je ne vous en veux pas.

—Je vous garde toujours rancune et je ne vous pardonnerai que si je réussis.

—Réussissez, je vous le souhaite, ayant réussi moi-même, et votre victoire ne donnera que plus de prix à la mienne.

—Qu'est-ce donc? demanda Georges.

—Un rien, reprit le substitut. Figurez-vous, monsieur, qu'un certain Barraton fut soupçonné d'un vol commis dans les ateliers de monsieur le comte; les preuves n'étaient rien moins que concluantes; mais comme j'avais eu, récemment, le malheur de laisser acquitter, coup sur coup, deux prévenus (ce que n'aime pas M. l'avocat général), je fis tous mes efforts pour gagner cette cause. Comprenez; mon avancement se jouait. J'eus quelque mal, en vérité, et quelque mérite à obtenir la condamnation. Monsieur le comte assistait aux débats, et lorsqu'il me vit, au parquet, félicité par mes collègues du succès de mon réquisitoire, lorsqu'il m'entendit avouer mes incertitudes sur la culpabilité et ma satisfaction sur l'issue finale, il me fit l'honneur d'entrer dans une grande colère… oh! ne niez pas…

—Je ne le nie point, monsieur, et même…

—Que voulez-vous? C'est le métier! Chacun le sien. Ne sommes-nous pas l'avocat de la société? C'est affaire entre nous et l'avocat du prévenu. Gagne qui peut! L'un joue sa clientèle et l'autre son avancement, chacun son avenir.

—Sur la vie des hommes, n'est-ce pas?

—Quelquefois seulement… Je disais donc que monsieur le comte entra dans une grande colère et qu'il prit aussitôt un mal énorme pour mener cette affaire en appel. Voulez-vous mon avis? Je crois que le Barraton sera acquitté devant la cour. Mais qu'est-ce que cela prouve?

—Cela prouve, monsieur, que la justice est la mort de l'équité, comme l'équité est la condamnation de la justice, et que l'une ne peut vivre, sinon en l'absence de l'autre.