Le matin se levait, rose et bienveillant: le sol, sous leurs pieds las, s'amollissait comme un tapis; les fougères du fossé pleuraient autour des pâquerettes entr'ouvertes; au bord des haies d'épines, parmi les branches avancées, les toiles d'araignée ployaient sous une broderie d'argent dont la brume avait emperlé leurs fils. Le soleil, encore au-dessous de l'horizon, lançait de petites flèches d'or. Les feuilles semblaient d'une pâleur grise, et la terre, en cercle, s'étendait, bénie de rosée: on eût dit qu'elle achevait de sommeiller sous un voile de tulle et de blondes. Puis, les rauques aboiements des chiens roulèrent autour des collines; une cloche d'église tinta mélodieusement. Ils savouraient, silencieux, la paix du jour naissant. Jeanne, entre les deux amis, accrochée à leurs bras, souriait comme l'aurore. Le soleil qui émergeait éclata dans les feuilles mouillées. Ils traversèrent d'étroites prairies: des génisses se levaient dans l'herbe.
Ils descendirent au fleuve, et la jeune femme y voulut baigner ses jambes nues; assise sur un rocher, elle relevait sa robe jusqu'au bord du genou, et agitait, en riant, ses pieds crispés, qui blêmissaient sous la transparence de l'eau. Elle se pliait en deux, pour voir les flots courir et se renfler autour de ses chevilles: elle aurait voulu se plonger là tout entière, rêvant des Nymphes jadis et des Ondines naguères. Son jupon secouait une dentelle blanche au bord de sa chair brune. D'Arsemar s'agenouilla près d'elle pour essuyer ses pieds qui ruisselaient sur la roche.
Ils gravirent un coteau, puis revinrent au parc.
Chez eux, à la lisière des jardins et du bois, ils s'arrêtèrent devant un pavillon couvert de vigne vierge et de glycines: la maisonnette était à demi pleine de foins en meules; on la décorait pompeusement, en été, du titre de Hammam, et Merizette «y prenait ses douches». Là, Jeanne se ressouvint du fleuve, des ondines, des naïades: un nouveau caprice la séduisit. Elle fit jouer les appareils, se consulta pendant quelques secondes, l'index entre les sourcils, et, d'autorité, congédia les deux hommes, disant qu'il fallait que sa femme de chambre lui apportât un peignoir, aussitôt.
Pierre et Georges rentrèrent dans la maison: les sièges, dispersés au hasard, remués et laissés là au travers des pièces poudreuses, avaient un air d'effarement désolé; les plafonds semblaient plus hauts; le pas des domestiques sonnait plus fort sur le parquet; des meubles de toutes sortes roulaient, poussés, et se heurtaient. D'Arsemar considérait ce désordre; il aurait aimé leur retraite aussi calme qu'un temple.
—Il me semble qu'on déménage mon bonheur!
Jeanne revint, joyeuse et délassée, toute fraîche et tenant dans ses mains jointes une botte de lilas qu'elle leur secoua devant les yeux. Puis elle débarrassa prestement le centre du salon, prit Georges par le bras et le conduisit au piano.
—Vous savez bien une valse, jouez-la.
Elle enleva son mari.
—Tu ne m'as pas fait danser, monsieur le comte: à ton tour!