—Et moi, pourquoi vais-je? Imbécile, je le suis comme un autre.

Le refrain choisi tantôt chantait toujours à ses oreilles; la flamme du quinquet se mirait dans la glace.

—Et quand j'aurai fini, qu'aurai-je fait?

Alors, il songea à sa vie, celle d'hier et celle de demain.

Desreynes atteignait trente ans.

Il possédait une large aisance, n'avait ni parents, ni alliés, vivait seul, mangeait ses rentes, ne jouait pas, aimait les arts, et cultivait les femmes.

Au physique, c'était un beau garçon, correct, mais portant dans le regard une malice qui intriguait les épouses et mettait les époux sur la réserve. Il avait de l'esprit et de la présence d'esprit. Le monde de la finance et du farniente, où la vie le jeta d'abord, ne l'intéressait que par le linge de ses femmes et le moelleux de ses fauteuils. Les artistes l'attiraient davantage; mais leur indépendance, parfois bourrue et familière, choquait ses instincts de gentilhomme par l'or; puis il les trouvait d'esprit étroit et exclusif: au fond, peut-être, craignait-il chez eux un peu de mépris pour son dilettantisme stérile. Sculpteurs, musiciens, peintres, littérateurs, il les voyait tous, s'entendait au métier de tous, connaissait les secrets et les lois, montrait des préférences et même des enthousiasmes, discutait, critiquait et conseillait: son goût était généralement prisé, et ses avis avaient fait des heureux. Par caprice, il donnait un article à quelque journal, et sa prose, sous des apparences paradoxales, s'éclairait de verve et de bon sens; ses assertions, souvent si fausses lorsqu'il abordait quelque sujet de métaphysique ou de morale, portaient plus juste ici, parce qu'il jugeait d'après son pur et simple sentiment, au lieu d'analyser avec sa raison. Des chroniques firent tapage: quelques directeurs voulurent «s'attacher une telle plume»: ses éreintements étaient sans aigreur, et quoiqu'il eût massacré bon nombre de ses amis, il ne comptait aucun ennemi parmi eux. En toute autre matière que l'art, il n'était qu'un dépravateur élégant. Se mêlait-il à quelque discussion, il mettait son plus grand plaisir à la faire insensiblement dévier du thème choisi, et, par une série d'objections souvent spécieuses, il amenait son interlocuteur à s'appuyer enfin sur un argument contraire à l'opinion soutenue d'abord, ce qui manquait rarement et qui l'amusait fort.

C'est jongler avec sa tête, et la tête s'y perd.

Qu'importe? Les faveurs du monde ne sont-elles pas aux clowns de la pensée? Aussi, l'on disait: «Desreynes… oh! du mérite!»

Il en aurait eu; mais c'est trop peu que d'être supérieur aux autres: il faut l'être encore à soi-même: cela, il ne l'avait jamais su. Éparpillant sa vitalité et sa force sur mille intérêts dont il ne préférait pas un seul; aimant beaucoup, n'adorant pas; désirant parfois, ne poursuivant jamais; satisfait de comprendre sans approfondir, et de concevoir sans produire, il se laissait vivre. Nature de frelon qui regarde les abeilles: il jouissait. Content de se dire qu'il était peut-être quelque chose en puissance, il préférait ne pas tenter les hasards de l'épreuve. Il édifiait pour son usage une philosophie d'attente, dont la formule était: «A quoi bon?» Il transportait dans le domaine moral le précepte de saint Paul: «Possède toute chose comme si tu ne la possédais pas.»