—Où diable pourrait-on boire?
Il inspecta l'horizon, puis, se couchant sur son coude:
—Bah! Demain je n'aurai faim ni soif… Ma foi, que d'autres pleurent, si cela les amuse: moi, je serai bien tranquille…
Il répétait avec une insouciance presque gaie: «Les autres…» Mais il se souvint que Pierre allait être dans ceux-là, seul, avec sa vie empoisonnée, seul face à face avec le désespoir, la jalousie, la honte, la rancune au bonheur qui mentait, avec tout l'enfer, seul!
—Et tu oserais mourir, lâche, après avoir fait cela! Lève-toi donc et va-t'en souffrir, Caïn! Je te défends de devenir mort, entends-tu! Allons, debout et rentre à la maison! Tu en as pris pour toute sa vie et toute la tienne, garde ta part!
Il se leva, et résolument, il revint en arrière; il avançait, les yeux au sol, en regardant la pointe de ses pieds.
Sa propre condamnation à ne pas mourir lui paraissait une justice si sévère, un châtiment si cruel, qu'il en arriva presque à se considérer comme la plus pitoyable victime de son forfait. Il contemplait sa vie à venir avec désolation, il l'admirait dans son horreur, la détaillait dans toutes ses tortures, croyant ainsi se punir par avance; mais, en réalité, son effort à souffrir n'était ici qu'un leurre d'égoïsme: l'égoïsme d'un homme en travail pour amplifier devant lui sa misère, et gémir sur lui-même, davantage encore.
La fatigue commençait à l'engourdir et son pas le berçait.
Il évoqua le tableau de son retour à ce foyer où tant de rêves heureux avaient cherché asile: il se vit montant les marches du perron, et entrant sous ces murs dont le poids l'écrasait; il étouffa; il parut devant Pierre, et comme Adam devant le Seigneur, il voulut se cacher. Il sentit que le courage lui manquait, il lutta; mais sa force se dissolvait de plus en plus, sa marche s'alentissait. Tout à coup, sans hésiter, il rebroussa. «Je ne peux pas! C'est trop! A quoi bon essayer, puisque je ne peux pas!»
Alors, pour excuser sa lâcheté, il trouva des raisons spécieuses: une lettre dirait bien mieux; son retour ne servirait à rien, car en présence de Pierre il n'oserait parler et garderait sur le bord de ses lèvres le poison du hideux secret: puis, se retrouver en face de cette femme, et ne pas avouer, augmenter son crime!