Les idées les plus compliquées se présentaient d'abord à son esprit, au détriment des plus simples: sur toute affirmation il cherchait, sans malveillance, dans quel but on voulait le tromper. Le doute exerçait sur lui une sorte de fascination irréfléchie et presque physique; il doutait comme d'autres croient, simplement, bonnement, par instinct et même sans le savoir. Après avoir mis, comme saint Thomas, les deux doigts dans la plaie, il aurait suspecté Jésus de ne jamais être mort.
Il se rendit compte de cet état monstrueux, un soir, en recevant une lettre d'Arsemar.
Comme ils étaient loin, maintenant, l'un de l'autre, et qui des deux avait gâté sa vie?
Autrefois, ils n'avaient pour ainsi dire qu'une âme, tant leur intimité était profonde: pensées et impressions, tout était le patrimoine commun. Fallait-il agir seul, on réfléchissait à deux: l'un était la conscience de l'autre; et, dans une sorte d'hymen spirituel, mettant à leur amitié des ferveurs d'amour, ils allaient, double cœur et double tête, deux fois tristes et deux fois heureux, mais distraits de leurs propres chagrins par les peines ou les joies du frère élu.
Cette union naquit des contrastes même qui eussent dû séparer ces deux êtres, et qui, en effet, n'avaient tout d'abord éveillé en eux qu'une antipathie mêlée de certain mépris.
Arsemar et Desreynes se rencontrèrent côte à côte, sur un banc de lycée: l'un calme et l'autre bruyant, l'un studieux et l'autre grand copieur de copies, l'un vigoureux et l'autre preste. Desreynes raillait le fort en thème, Arsemar souriait de pitié; quand celui-ci se livrait à quelque jeu paisible, l'ennemi lui tombait sournoisement sur les reins, battait l'enclume et se sauvait; on lui criait: «Lâche! lâche!» Il riait. Dans ses colères, Arsemar devenait rouge; Desreynes, blanc. Le premier était estimé, mais peu recherché; le second avait auprès des foules plus de succès et moins d'estime. Les maîtres citaient l'intelligence d'Arsemar, et les élèves l'esprit de Desreynes.
Sonnèrent les seize ans. A Pâques, Georges revint amoureux, partant, grave et poète. A qui dire son secret, ses joies, ses douleurs et ses vers? A qui demander: «Crois-tu qu'elle m'aime?» Pierre Arsemar lui parut seul digne d'un sacerdoce. Il alla vers lui, et l'autre, nature déjà mystique et rêveuse, se prit d'amour pour cet amour. La bien-aimée voulut voir l'homme à qui l'honneur de sa vie était confié, et lui serra les mains et le pria de veiller sur le bien-aimé. Georges et Pierre se mirent à tourner tout autour de la cour, longeant les quatre murs, tout autour. Les mois passaient. Georges disait: «Tu crois qu'elle m'aime?…» Ils marchaient, le front baissé, les mains au dos, et leur première barbe frisait. Quand Georges voulut se tuer, c'est Pierre qui l'en empêcha. Il accompagna son ami jusqu'au paysage qui avait été le témoin des premiers serments, des faux serments; Georges eut des mots cruels pour l'absente.
A partir de ce jour, plus graves encore, et désillusionnés de la femme, ils marchèrent plus près des murs, qu'ils raclaient du revers de leur ongle. Georges s'idéalisait, au contact de cette nature chaude et grave tout ensemble. Ils commentèrent les Pensées de Pascal et complétèrent leur œuvre par des aphorismes philosophiques. Arsemar analysait les abstractions, amitié, devoir, amour; Desreynes disait la femme. Pendant les études, ils échangeaient de longues notes sur leurs sentiments les plus intimes. Arsemar avait en toute chose du cœur des lyrismes de néophyte: tout lui était religion, et la divinité elle-même lui semblait moins divine que le moindre sentiment humain. Avec tristesse, il blâma Périclès et Plutarque d'avoir pensé que l'amitié se doit arrêter aux autels. «Poser des limites aux affections des hommes, même en l'honneur de Dieu, c'est faire injure à Dieu. Nos premiers devoirs sont devoirs d'amour; et si quelque autre se trouve en lutte avec ceux-là, qu'il cède, car il n'est rien. S'il faut qu'Oreste poignarde Clytemnestre, Pylade doit l'aider.»
Desreynes, moins ardent, chagrinait son ami. Plusieurs fois, ils reconnurent en pleurant la double méprise de leurs cœurs: «Nos deux natures sont trop disparates.» Alors, ils disaient adieu à leur rêve, et se quittaient.
Peu de jours les ramenaient.