Il la vit dans son wagon, blottie près d'un coin, avec les doigts croisés sur sa ceinture, et les paupières entrouvertes: sa petite tête s'inclinait coquettement. Comme elle était jolie, la mignonne reine! Elle n'existerait désormais que pour les autres, et lui ne l'approcherait plus, ne l'apercevrait plus… Hélas!

—Viens, dit Georges.

—Pourquoi faire? je n'ai pas faim.

—Sois raisonnable, viens.

Pierre céda; mais quand il entra dans la salle, il suffoqua, et, dès le premier service, il se sauva de table en sanglotant dans ses mains jointes.

Georges le suivit.

Le soir allait finir, un soir de guerre: des panaches rutilants se balançaient, en marche calme, sur la crête des collines palpitantes; le ciel frémissait comme un étendard brodé d'or; Vénus étincelait au cimier d'un casque; et l'horizon, hérissé d'arbres, cheminait à contre sens des nuages, comme une armée qui se déploie. Un monde de force et d'espérances resplendissait dans ces clartés, et l'on imaginait des fanfares de cuivre éclatant dans l'air rouge et sonnant pour de poétiques croisades.

Mais voilà que, par degrés, le charme se muait: les nuages, déchirés, dispersés sous un choc invisible, pendaient en lambeaux: un incendie, là-bas, brûlait des villes inconnues; des bandes de pourpre et d'ocre tailladaient le bas du ciel, et les collines refroidies devenaient, d'instant en instant, plus violettes et plus sombres; Vénus avait monté, l'étoile du rêve s'en allait; les belles armées étaient mortes et le firmament alourdi se glaçait d'un grand bleu funèbre.

Pierre contemplait sa vie dans le couchant; son dernier jour de bonheur et son premier jour de misère s'éteignaient avec ce crépuscule. Une plaque jaune encore luttait sinistrement contre la nuit. Oh, la retenir, cette lueur agonisante, suprême adieu des temps qui ne reviendront plus!

Georges alla chercher un manteau pour en couvrir son frère, et s'assit à son côté.