Arsemar plia la lettre sans colère, et quand ce fut fait, la déchira très doucement: il venait d'apprendre un péché de plus qui s'ajoutait aux autres; il s'en peinait pour lui moins que pour elle, et la compassion empiéta sur l'amour. Il baissa la glace du wagon et pencha sa main au-dehors: il y pressait les menus morceaux de papier, et disait adieu à la dernière chose qu'il eût conservée d'elle; enfin il desserra les doigts, et, sous le vent de la course, les blancs carrés s'enfuirent, furtifs, dans la nuit.

Pierre, pour n'en rien voir, avait fermé les yeux.


Le lendemain, le couple fut à Vannes, et une barque de pêcheur l'emmena dans un village où tous deux avaient ensemble passé quelques semaines, jadis.

Port-Navalo est une rangée de basses maisons bretonnes, à l'extrémité de la presqu'île de Ruys, qui ferme la mer du Morbihan: lande sauvage et grandiose, pour laquelle le soleil se lève sur l'Océan et se couche sur le golfe semé de trois cents îles.

C'est là qu'ils conduisirent leur relégation.

La barque, penchée sous le vent, cinglait à travers les monticules rocheux; Pierre berçait ses regards sur les flots, et baignait sa tête nue dans la fraîcheur du vent salin. L'eau fuyait avec eux dans le reflux; Georges y trempait ses mains: puis la voile claquait, la barque virait de bord et reprenait sa ligne vers un autre horizon, qui surgissait, gris et bleu, entre le ciel pâle et l'onde métallique, très loin, sous les vapeurs.

Le calme fort de la mer déjà rassérénait leurs âmes. Ils s'abandonnèrent à une sorte de bien-être, en retrouvant dans la petite auberge leur chambre unique et leurs deux lits. Ce tableau les rajeunissait, et l'oubli leur vint pour une heure presque entière.

Après le repas, ils firent le tour des côtes, et s'assirent sur les roches noires; puis, la lune se leva, pareille à un bouclier rond, et rougit la nuit qui tombait. Ils restèrent là, écoutant les vagues dont le ressac grondait familièrement à leurs pieds.

Arsemar adorait la mer, pour sa grandeur, pour sa beauté, pour sa bonté: car il la savait bonne, la nourrice du monde, la vaste tombe vers qui peuvent se réfugier toutes les angoisses, qui les entend pleurer, qui parle de la mort sans en donner l'effroi; elle, la toute-puissante et qui s'agite impuissamment dans le mur de ses digues, comme nous dans la prison de notre vie; elle si grave et tourmentée, l'image élargie de nos cœurs; elle qui nous ressemble, virilise nos vœux, se dit sœur de nos peines, les accueille, les caresse, les aime et nous les rend plus chères, nous les endort en les rythmant, les épuise en les développant à sa taille, et les fait oublier en feignant d'en causer.