Ce n'était plus seulement dans son âme qu'elle habitait maintenant, mais dans son cerveau maladif, dans sa chair passionnée, dans tout lui. Elle se dressait, superbe et despotique, l'enflammant de désirs qui lui séchaient les lèvres et faisaient courir entre ses épaules un frisson de fièvre amoureuse.
Son cœur lui tapait le torse, dès qu'il mettait le pied sur la gondole lascive; là, il fermait les yeux, cherchait l'épouse d'une main amollie, et restait sans bouger pendant de longues minutes, avec le bras toujours levé, et croyant sentir sous ses paumes la rondeur des étoffes et la tiédeur du corps aimé.
Un soir, Desreynes apprit qu'Arsemar changeait de chambre; celle occupée désormais avait été la chambre nuptiale. Georges le devina.
Il suivait avec une tristesse infinie les progrès de ce tourment d'amour. Chaque jour davantage, ces craintes devenaient en lui plus dominantes que son remords; sans qu'il songeât cependant à s'absoudre, le passé le torturait moins que l'avenir ne l'effrayait: peut-être avait-il pris déjà l'habitude de sa culpabilité, tandis que ses effrois ne dataient que d'hier: la rancœur de son crime, au lieu de le tenir tout entier, ne lui revenait plus que par alternances, à la suite de ses angoisses, comme un vers sonne à temps égaux sur la fin des strophes nombreuses.
Il sentait bien que Pierre l'avait pour ainsi dire supprimé de sa vie, effacé de son âme, et que l'amour seul enserrait son être affolé. Il subissait sans amertume cet abandon si mérité, et ne retrouvait que sa propre faute dans les brusqueries ou les aigreurs qui répondaient souvent à ses soins les plus tendres. Il se désolait de voir le caractère de son ami se pervertir ainsi, et, plus que toute autre chose, ce changement douloureux l'accusait comme son œuvre: le Pierre qu'il avait connu si calme et droit, si bon, était devenu peu à peu l'homme intolérant dont les nerfs excités se crispent et se révoltent au moindre attouchement.
—Par mon fait! Et comme il doit souffrir de se voir tel qu'il est!
Georges acceptait tout, et presque avec reconnaissance; plus on le rudoyait, plus son ancienne impatience s'assouplissait aux besoins de la tâche; et plus on était dur, plus il se faisait doux: non point par esprit de contraste, comme il eût essayé en d'autres temps ou avec d'autres hommes, mais par amour, par sentiment profond d'un devoir qui lui était cher, et qu'il remplissait sans même s'en donner l'ordre ou le conseil. On le repoussait? Sa conscience en était accablée pour la cause, mais il y trouvait aussi une sorte de soulagement intime, parce qu'il lui paraissait juste d'être la victime immolée sur sa propre faute, et son cœur savourait, à souffrir, des voluptés expiatoires.
Qui dira si cette joie religieuse de s'offrir en holocauste aux conséquences de notre crime n'est pas le rappel le plus noble de l'égoïsme humain, qui, dans les abnégations, cherche l'espérance et le droit de se pardonner à lui-même le mal qu'il a commis?
N'importe: le double sentiment de justice et de douceur, qui avait été jadis l'essence même du caractère d'Arsemar, était passé en Georges à mesure qu'il quittait celui-là: il semblait qu'ils eussent échangé leurs deux âmes.
Desreynes ne songeait que rarement à celle qui les avait menés à ce point de misère: il avait alors contre elle et toutes les femmes des haines rapides; contre l'amour aussi, qui brouille la terre, empoisonne les âmes, enrage la vie.—«Qu'est-ce que j'ai fait, en somme?» Les paradoxes de Mme de Warens revenaient parfois plaider pour lui contre lui-même, et péroraient avec une triomphante véracité.