Arsemar éprouvait souvent ces crises de brusque jalousie: il les éprouvait presque régulièrement, lorsqu'il voyait Georges marcher silencieux devant lui, et qu'il pouvait regarder le coupable sans l'entendre; mais il les chassait de sa pensée avec une hauteur froide, parce qu'il plaisait à son récent état d'esprit de répudier toutes les émotions bonnes ou mauvaises dont sa vie avait été faite: systématiquement, et avec une volonté grommelante, il s'attachait à détruire tout son passé. Non pas pour moins souffrir, mais pour détruire. Et lorsque l'ancien moi exhalait un reproche du cœur, il le faisait taire en se violentant d'injures.

Le changement moral s'était, depuis bien des jours, étendu au physique; le masque était plissé, le regard dur; l'œil lançait même une menace, dans l'affirmation de certains aphorismes cruels qui autrefois eussent révolté ce même homme.

Georges se tourmentait de voir un bouleversement si profond, regrettable en lui-même, et d'un contraste trop excessif pour que la distraction qu'il procurait ne fût pas de courte durée.

Il tenta d'offrir une pâture à cette fièvre, et, pour la diriger dans une voie où l'on pourrait espérer quelque apaisement, insinua l'idée d'un travail à entreprendre: étudier dans son œuvre et son existence un de ces Florentins qu'Arsemar aimait tant: conter, par exemple, l'histoire d'Alfieri et de la comtesse…

—Soit, fit Pierre! Le travail intellectuel est un égoïsme et devient parfois une lâcheté, car en lui on oublie les siens, et soi-même aussi!

Le projet le séduisit pendant une demi-semaine.

—Tu veux donc me donner dans le monde le déshonneur d'une idée?… J'en ai assez d'un autre… Allons, laissons ces choses! Pourquoi creuser? Cela fatigue. Pourquoi savoir? Nos émotions ne sont pour la plupart faites que d'ignorance! Pourquoi dire? Si vous blessez les hommes avec leur sottise, ils crient à votre folie; avec leurs vices, ils crient à votre infamie… Laissons ces choses, te dis-je! Perdons notre vie, il n'y a de temps gagné que le temps perdu! Aussi vrai que l'on est sage dès que l'on n'agit plus, on n'agit plus dès qu'on est sage!

Nul ne prouvera que ces vérités soient moins plausibles que les vérités où l'on dit le contraire, mais le malheur est de les croire.

Pierre les affectait encore, mais bientôt il les subirait: le châtiment de ceux qui ont trop longtemps renoncé la raison et qui jettent leur vie aux bêtes est de ne pouvoir, dans les heures où la pensée leur revient, méditer sur aucune autre chose que l'inanité de l'effort et le néant de l'ouvrage.

Un jour, ils lisaient le récit d'un vieux crime historique où s'étaient joués les adultères et les poisons florentins. Pierre dit: