La route, effleurée de lumière tiède, était comme une chair blonde; de fins brouillards traînaient sur les champs éloignés, et promenaient, en avant de la lisière des bois, leurs voiles flottants et d'une pâleur dorée. Aucune violence, aucune tache: le printemps avait fait les couleurs, et l'aurore les avait fondues. Sons et lumières, le monde vibrait dans une délicieuse union, et tous les sens étaient pénétrés à la fois de cette immense sympathie de la terre et du ciel. Tout disait: amour. Non pas encore l'amour brûlant et fécond de l'été, mais le chaste sourire des fiançailles.
Nul cri; à peine quelques chants d'oiseaux, venus on ne sait d'où, quelques grincements des premiers grillons perdus sous les fougères, et pas un bruit de l'homme; mais ce vague silence et cette invisibilité des êtres ne donnaient point l'anxiété des solitudes et, bien qu'une tourbe ne s'y agitât pas comme dans la ménagerie des cités, on se sentait là au cœur de la vie même: une vie saine et reposante, douce plus que forte, et pleine des promesses qui sont le printemps et le matin; quelque chose comme un enfant qui sommeille.
Desreynes avait la sensation d'une grande paix physique qui peu à peu gagnait son âme et l'emplissait; les tons du ciel avaient pour son œil une caresse délicate dont il ne retrouvait l'impression qu'en de très anciens souvenirs, et l'odeur verte des herbes sauvages lui semblait d'une suavité qu'il avait oubliée. Devant cette harmonie de tout, l'harmonie se refaisait en lui. Nature souple, changeante et compréhensive des beautés, il se voyait insensiblement envahi par cette douceur de végéter, qui paraissait envelopper les choses et les êtres: ce printemps le rajeunissait; et, comme le premier soleil venait de réchauffer son corps, le contact de cet amour et de cette félicité graves, à présent, réchauffait son cœur. Il éprouva devant lui-même l'étonnement des convalescences. Eh quoi! Quelques instants plus tôt, ne songeait-il pas à l'irrémédiable désolation de son âme, à ce desséchement, à ce vide qu'il venait pour la première fois de contempler avec une angoisse inconnue; ne s'était-il pas affirmé, dans une douloureuse et indiscutable logique, que tout était fini, et qu'il était trop tard? Trop tard pour vivre! Il ne le croyait plus, à cette heure. La nature lui devint si bonne et si prodigue, si aimable et si aimante, mère et sœur, avec ses compassions et ses promesses! Il semble, à ces instants, qu'on ne l'ait jamais vue encore…
Les espoirs et les religions naissent de contempler. Georges se recréait dans cette genèse de la terre; il vit ses épaules s'élargir et ses bras se gonfler: il s'aima; un rien l'émerveillait: il remarqua que la croupe du cheval luisait d'un riche éclat mordoré, admira d'un coup d'œil la silhouette d'un saule qui se penchait sur un talus, effaça une rancune dont le souvenir lui montait, puis, levant la tête, il respira à pleine gorge, et sa santé éclata dans un cri:
—Oh! Que c'est bon!
Pierre était heureux.
—Tu vas nous rester longtemps, au moins?
—Je ne pars plus!
—Si tu savais quelle chère existence nous avons! Ah! il viendra bien un matin où tu te réveilleras lassé de toutes tes courses de hasard et de tes amours de rencontre; ça n'a qu'un temps, tout ça…
—Le temps est fait!