Le repas, sans elle, eût été presque recueilli; la foule de ses mots tranchait et taillait les bonnes phrases émues, si insignifiantes pour ceux qui surviennent et si précieuses pour ceux qui s'aiment, nids de souvenirs et de tendresses où se réchauffe tout le passé, mais dont les trilles s'effarouchent au moindre bruit d'une voix étrangère.
Jeanne s'agitait, raillait, et ses mains voletaient, prestes, au bord des larges manches, ouvertes sur une ombre où se perdaient les bras nus.
Desreynes, malgré sa malveillance, ne pouvait pourtant s'empêcher de la trouver jolie: elle avait le nez droit et fin, les lèvres un peu minces, mais d'un rouge excessif, qui fleurissaient sur des dents fort belles; ses yeux, d'un bleu gris, étaient perçants plutôt que profonds, et son front se cachait à demi, sous deux bandeaux plats qui descendaient durement vers les tempes: physionomie ambiguë, d'impression double, énigmatique, car le bas du visage brillait d'une gaîté jeune, plein du rire et de la chaleur des lèvres, tandis que le front et les yeux gardaient une impitoyable sévérité; le cou mat, les épaules rondes, un peu frêle…
—Comme vous me regardez, tous les deux! Vous me faites rougir…
Elle rougit, en effet, mais sans trouble, et éclata de rire.
Le déjeuner s'achevait.
—Ah! dit Pierre, quand nous étions de maigres lycéens, si j'avais pu voir tout ceci dans la carafe de Cagliostro: cette chambre, ce couvert, et nous trois ensemble!
Il renversa légèrement sa chaise et frappa la table du bord de ses doigts.
—Mon Dieu, je ne pourrai lui faire perdre cette horrible manie de jouer à la main chaude avec les meubles!
Georges sourit, sans effort cette fois, car il souriait d'un jour passé.