Jeanne était obsédée de le voir prévenir ses moindres fantaisies; ce qui l'eût séduite en d'autres temps la révoltait comme une insulte, à cause de la raison qu'elle devinait à ces bontés. La galanterie l'eût charmée, l'affection la froissait. Et plus l'ancienne animosité de Georges s'en allait mourante, plus la sienne grandissait. A ses pieds, il l'avait vue, humiliée et pleurant! Elle l'aurait battu, pour sa tendresse. Certes, elle aimait mieux la lutte des premiers jours.

Elle se souvenait bien, pourtant, d'avoir été presque heureuse, ce matin-là. Du bonheur à ce prix, non, non, elle n'en voulait plus!

Georges, soit qu'il eût enfin un soupçon de la vérité, soit qu'il fût las de ses efforts inutiles, se remit à plus de réserve. Jeanne en fut soulagée; mais la vie, maintenant, lui apparaissait, avec cet hôte, aussi banale qu'auparavant. Pour se distraire, elle inventa de donner un dernier bal, et l'amour de cette idée nouvelle dispersa aussitôt sa pensée et occupa toute sa tête.

Desreynes s'en allait parfois en compagnie de son ami, qu'il suivait aux ateliers, et c'était alors une délicieuse matinée. Georges appelait cette fête le jeudi de sortie: c'était congé! Auprès de Jeanne, il avait le devoir et la tâche.

La dame se calmait.

Peu à peu, sa colère d'oiseau s'était transformée en un ardent besoin de revanche, qui devenait de plus en plus pressant. Cette pensée remontait en elle comme un liège qu'on plonge et qui surnage toujours, et l'obsession ne laissait pas de lui être infiniment sympathique. Elle s'habitua si bien à cette idée, que la réalisation lui en apparut bientôt comme un devoir. Sa raison de tacticienne se réveilla dans ce désir qui la hantait. Elle s'en voulut d'avoir négligé si longtemps son rôle de conquérante, et, à dater de cet instant, regarda Georges sans courroux: elle l'étudiait du coin de l'œil, dans la convoitise vaguement désintéressée d'un chien de chasse qui guette le gibier mais ne le mangerait pas. Voulait-elle un amant? Non, rien qu'un triomphe! Il ne la séduisait plus, d'ailleurs, depuis qu'il l'avait moralement possédée. Elle se demanda si l'on garderait autant de honte devant l'homme à qui on a livré son corps: elle répondait non.

—Il faudra bien qu'il y vienne! Je veux.

Une semaine était perdue, cependant.

Mais elle eut une joie subite, lorsqu'en réfléchissant davantage elle s'aperçut que son pouvoir avait grandi par sa faiblesse d'une heure: que son abandon de nature avait mieux préparé la victime que toutes les sciences de la coquetterie; et qu'elle tenait cet homme en sa main, perdu désormais dans une confiance aveugle. N'importe! elle ne pardonnait pas encore tout à fait.

Un peu d'humiliation la chagrinait aussi d'avoir acquis un résultat de hasard, et dans lequel sa volonté n'avait tenu qu'un rôle pitoyable: elle eût préféré ne rien devoir qu'à ses complots. Mais puisque la place était reprise, tant mieux enfin!