Chemin faisant, il rencontrait des cités en ruines, des villages en cendres; de-ci, de-là, il apercevait encore quelque incendie en retard, dévorant une ferme isolée; chaque fois qu'on débouchait sur une plaine, il voyait au loin tourbillonner vers le bas du ciel, comme un essaim de grosses mouches, des milliers de corbeaux en ripaille; à tout moment, dès que passait un coup de brise, l'air puait avec virulence; des cadavres gisaient partout, représentant, dans la position horizontale, ce qui naguère figurait des orgueilleux, dans la station verticale.
—Jamais plus je ne ferai de l'or, oh! jamais plus!
En marchant au pas militaire,—une, deux, une, deux,—il méditait, et ses réflexions n'étaient point avantageuses.
—En voulant réparer des maux, j'en ai suscité de pires. Mon Dieu, mon Dieu, la pitié est-elle donc aussi une source d'erreurs et de méfaits? Le cœur nous égare-t-il autant que la tête, et nos commisérations nous leurrent-elles autant que nos déductions? Le sentiment se laisse émouvoir par les choses qui sont proches, immédiates, et ne perçoit qu'elles seules; les conséquences lointaines échappent à son regard court: l'amour est myope! Mais la sagesse est aux presbytes, qui regardent vers l'avenir. C'est l'avenir qui importe, car il dure, et le présent importe peu, puisqu'il passe. Pour un petit bien dont quelques hommes ont joui pendant quelques heures, j'ai causé des désastres irréparables dans la race tout entière. Le bienfaiteur que je croyais être ne fut qu'un malfaiteur, et le pire, celui qui tue la Patrie. Malheur sur les outrecuidants qui s'immiscent dans les affaires du monde et qui ne discernent pas l'avenir! Malheur sur ceux qui se risquent à substituer leur volonté consciente aux volontés inconscientes de l'univers, et qui viennent troubler l'histoire, dans le dessein de la parfaire!
—Une, deux! Une, deux!
—Si je m'avisais de ne plus rien donner qui ne fût tiré de moi-même, j'y regarderais peut-être davantage et ma bienfaisance risquerait moins d'être nocive... A la rigueur, je pourrais aussi donner ce qui sert à la subsistance de l'homme, car empêcher qu'un chrétien ne meure de faim, cela n'est point mauvais et ne saurait nuire à personne... Ainsi ferai-je dans l'avenir, mon Dieu, si vous me prêtez vie, ce que je ne mérite guère et qui ne m'apparaît pas comme souhaitable.
Devant les ruines et les cadavres, il battait sa coulpe, au grand amusement des gardes, et tout haut, il clamait:
—C'est ma faute, c'est ma faute!
Les soldats accompagnaient la cadence en lui envoyant par derrière des coups de pied qui le rejoignaient vers le milieu du corps, et ils en riaient de bon cœur.
On l'avait traité avec plus de déférence, au début de ses voyages alternatifs vers Gaïfer et vers Aimery: alors ses conducteurs espéraient tour à tour qu'il leur donnerait de l'or, et chacun d'eux l'assurait, en cachette, de son dévouement cordial; plusieurs même avaient offert de lui faciliter une évasion et de le suivre dans sa fuite; mais il avait découragé les bons vouloirs, en essayant d'expliquer que la trahison est un acte déloyal, et surtout en déclarant que jamais plus il ne ferait ni ne donnerait de l'or; les amitiés déçues avaient aussitôt tourné à l'aigre, et tous, à présent, rivalisaient de brutalité, en public, afin qu'on ne soupçonnât point ce qu'ils avaient proposé en secret.