A la suite de cet entretien, le monarque fit aménager à neuf le délicieux Palais d'Armide; des discours de bienvenue furent en outre commandés à qui de droit, et les corps constitués, en grand uniforme, vinrent se poster à la Porte du Nord, pour y recevoir l'ascète.

Lorsqu'il comparut devant cette superbe mascarade, boueux comme il était, et vêtu de haillons, des phrases d'oraison funèbre célébrèrent sa majesté et sa puissance. Ces sortes de propos ne sont pas, à l'ordinaire, entendus par celui qu'ils concernent, puisqu'il est mort: Dieudonat connut, tout vivant, la honte d'être loué pour des vertus ou pour des vices qu'il ne possédait pas; maintes fois il eut envie d'interrompre les orateurs pour les renseigner sur l'inexactitude de leurs allégations. Personne ne lui en laissa le loisir: il but le calice jusqu'au bout, et quand l'éloquence officielle eut fini de s'égoutter, le cortège se mit en marche.

Il avançait, musique en tête et pompeusement comique, entre deux haies de troupes qui présentaient les armes; le peuple, en arrière des soldats, applaudissait en poussant des cris d'allégresse: Dieudonat, sous les yeux de tous, se sentait grotesque et s'assurait de plus en plus que la justice d'en haut lui infligeait ce rôle ridicule pour humilier l'orgueil de son intelligence. Enfin, les trompettes s'arrêtèrent devant le palais d'Armide; la troupe fit cercle.

Un groupe de varlets écussonnés à ses armes l'attendait à droite du perron; à gauche s'alignait une légion de chambrières savamment choisies parmi les plus belles filles du royaume; en avant d'elles, un petit homme gras et glabre, qui paraissait sculpté dans du saindoux, se montrait tout vêtu de blanc; par trois pas, coupés de trois révérences, il s'approcha du prince.

—Votre serviteur Anoure, chef des eunuques, prie respectueusement Votre Altesse d'entrer en son logis.

Le prisonnier entra. Derrière lui, les filles se pressaient; il les entendait chuchoter; en même temps, il admirait cette demeure superbe.

—Le Roi me traitera moins bien, quand il sera mieux renseigné. Et qui sait, d'ailleurs, quels supplices m'attendent là-dedans?

Il avançait avec courage et prêt à tout. La petite troupe suivait un large corridor aux murs plaqués d'onyx; soudain, elle déboucha dans une salle en hexagone, vaste, éclairée d'en haut, fleurie de plantes rares, et au milieu de laquelle se creusait une piscine de marbre rose, avec un jet d'eau qui jasait; trois niches garnies de divans et tendues de tapisseries s'enfonçaient dans trois pans de murs; une fraîcheur parfumée planait. En cet endroit, le Chef des Eunuques se retourna pour annoncer à Monseigneur que les servantes allaient procéder à sa toilette, afin qu'il pût avec décence se présenter devant le Roi. Monseigneur voulut protester, au nom de la pudeur, mais Anoure s'éloignait déjà et les filles commencèrent à débarrasser l'ascète du froc qu'il portait depuis tant d'années.

Elles parurent en éprouver d'abord quelque dégoût. Du bout des doigts, elles jetaient les hardes en tas, sur le marbre du sol; celles qui n'étaient point occupées à dévêtir le prince se déshabillaient elles-mêmes, pour le mettre au bain.

Il souffrait dans sa chasteté et il tenta de se débattre; mais les servantes étaient en force; pour l'entraîner vers la piscine, elles le serraient de toutes parts, l'enlaçant de leurs bras ronds, le poussant de leurs corps pressés contre le sien, et riant tout autour de lui: il en voyait sept, huit à la fois; il ne savait pas leur nombre, ne voulait pas le savoir, ne voulait rien savoir, et il fermait les paupières comme on ferme les poings, avec une énergie vigoureuse; cet effort était tout ce dont il demeurât capable, et il y concentrait sa pauvre petite pensée, à la manière des enfants qui soignent leur page d'écriture. Sa tête était devenue creuse, ses idées y flottaient, et il s'avoua par la suite que tout au long de cette journée, il avait été profondément stupide, comprenant les choses de travers sitôt qu'il s'avisait de tâcher à les comprendre, et ne sachant lier que des raisonnements saugrenus.