—Merci, mesdemoiselles, ce sera assez...
Les chambrières n'entendaient rien: maintenant, elles démêlaient ses cheveux et sa barbe; ensuite, elles l'entraînaient hors de l'eau et le chassaient vers des coussins amoncelés; puis, elles séchaient sa peau avec des linges doux, le frottaient d'essences odorantes: la chaleur d'un bien-être assouplissait ses membres. Debout au milieu d'elles, il respira; son torse lui parut s'élargir et sa taille se redresser; une sève généreuse coulait dans ses veines conscientes; il se sentait plus fort et plus lucide, éclairé de notions neuves et cependant confuses; il lui sembla qu'un monde s'ouvrait tout à coup devant lui, une patrie mystérieuse qu'il retrouvait sans la connaître, et qu'il avait portée en lui, longtemps, longtemps, et souhaitée, sans le savoir; elle l'appelait avec ses horizons promis, et l'aube montait sur eux, tandis que son passé s'embrouillait là-bas, comme un rêve...
Sous la poussée des filles, il croula parmi les coussins et resta sur le dos; le brusque vertige de sa jeunesse venait de l'enivrer et sa tête était lourde. Il passa ses doigts sur son front, en essayant de réfléchir. Où était-il? D'où venait-il? Lui-même, qui était-il? Un autre, apparemment! Il ne se souvenait plus et ne désirait pas, vraiment, se souvenir. Il oublia tout ce qui était loin, pour regarder ce qui l'entourait, et son regard était celui d'un jeune dormeur qui s'éveille.
En cercle, les filles nues se tenaient droites, étonnées de leur ouvrage et admirant sa beauté reconquise. A l'une d'elles qui souriait avec plus de complaisance, il répondit par un sourire. Elle s'avança timidement, comme si elle craignait de mal comprendre et d'oser trop. Il continuait de lui sourire, sans savoir pourquoi; alors, les lèvres de la jeune fille s'épanouirent davantage; elles venaient, il les vit planer au-dessus de lui comme un oiseau rose qui, de plus en plus, se rapprochait de sa bouche, pendant que deux prunelles appelaient son âme et l'aspiraient par les prunelles. Il sentit les seins frais se poser sur son cœur, et, par-dessus l'épaule de la première amante, il aperçut les autres qui s'en allaient, discrètes et boudeuses.
[XIX]
IL DÉCOUVRE UN ASPECT DE LA BONTÉ DIVINE ET DEVIENT OPTIMISTE
La révélation d'amour produisit sur Dieudonat un bouleversement total. Sa stupeur était indicible; les livres de science ou de philosophie, et les théologiens aussi, lui avaient dénoncé, il est vrai, l'existence de ces sensations inférieures qu'ils classent sous la dénomination de «voluptés»; il avait supposé que ce vocable désignait un ensemble de plaisirs médiocres, tels qu'en procurent un mets ou une senteur agréables. Mais d'une émotion si intense, personne ne l'avait averti, ni par écrits, ni par paroles! Pour la première fois de sa vie, après tant de doutes et de négations, il venait donc enfin de rencontrer une vérité décisive, la lumière absolue, éphémère sans doute, mais dont rien ne saurait abolir l'éblouissante certitude! La pleine clarté, il l'avait vue! Pendant un moment, il avait possédé l'incontestable! Il pourrait maintenant se souvenir de quelque chose, et cette chose méritait largement tous les honneurs de la mémoire.
Or, cette illumination subite ayant accompagné la perte de sa virginité, il concluait, par syllogisme, que l'une est inhérente à l'autre, comme l'effet à la cause, et que, par conséquent, cette minute doit être unique pour chacun, comme celles de la naissance et de la mort.